24 novembre 2009
David Fauquemberg, Nullarbor, Hoëbeke, Etonnants voyageurs, 2007.
Pour certains, le voyage est une quête, un moyen de se
rencontrer soi-même. Pour d’autres, il est une fuite en avant, une recherche
extrême, sans but défini à l’avance. Pour ceux-là, il y a Nullarbor (tout est
dans le nom !), un enfer terrestre tout en désolation, moiteur et
solitude.
Nullarbor est une vaste plaine de l’ouest australien, peuplée de freaks, de paumés, d’illuminés qui ont
peut-être quelque chose à y gagner, beaucoup à y perdre. David Fauquemberg s’y
plonge sans états d’âme, ni ambitions, si ce n’est aller toujours plus loin. La
plaine traversée, le voilà embarqué pour un autre cauchemar, maritime celui-ci :
désargenté, il part pour une campagne de pêche au thon qui se transforme en
boucherie d’une violence irréelle et nauséeuse. Enfin, il échoue chez les Aborigènes
et devient le protégé d’Augustus, ancien hippie, ancien de la guerre du
Vietnam.
Le récit entier a des allures de bad
trip qui s’adoucit quelque peu au contact des « Abo ». Mais les côtoyer
revient à s’affranchir de ses propres codes culturels. Les Aborigènes lisent et
comprennent le paysage avec une acuité inégalable et ils sont tellement
imprégnés par leur environnement que l’on atteint vite un autre degré de
conscience et par là même de réalité. Le monde est nimbé d’une aura
surnaturelle, étrange et déroutante, à l’image de ce récit atypique.
Une expérience hors-limite dans une Australie ancestrale et inquiétante.
David Fauquemberg, Nullarbor, Hoëbeke, Collection Etonnants voyageurs, 2007. 186 p., 18 €. Photo de couverture : DR. Couverture : Massin.
05 novembre 2009
Laurent Mauvignier, Des hommes, Les Editions de Minuit, 2009.
Où parler de ce dont on ne parle pas, où peut-on
briser les silences si ce n’est en littérature ? Laurent Mauvignier s’empare
à bras le corps d’un sujet encore tabou, d’une guerre qui n’a longtemps pas été
considérée comme telle, d’une déchirure encore trop vive pour certains de nos
contemporains.
Des hommes, oui ce
sont des hommes comme l’on dit sans histoires, et pourtant il suffit d’un
incident pour que reviennent à la mémoire les souvenirs qu’on a l’habitude d’enfouir.
Ils sont allés en Algérie, dans un pays inconnu où l’ennui et la peur
constituent le lot quotidien. Il n’y a même pas de camaraderie entre eux :
« il n’est pas seul à être seul, ils sont seuls tous ensemble. »
p.161. Jusqu’au moment où la violence se déchaîne et s’étale, crue et insupportable.
Puis il y a le retour parmi ceux qui ne veulent pas en entendre parler, parce
que quand même, ça n’a rien à voir avec Verdun, on n’appelle même pas ça une « guerre ».
« La vérité c’est que le passé, le passé, on n’en parle pas, il faut
continuer, reprendre, il faut avancer, ne pas remuer. » p 251. Pourtant le
vécu est en chacun d’eux, hante les consciences, s’immisce dans le sommeil :
comment vivre avec l’horreur quand autour de soi tout est si confortable, si
anodin ?
Des hommes fait œuvre de
mémoire, témoigne pour ceux qui n’ont pas pu parler, ou si peu en faisant
justement entendre leurs voix : d’où un style très oral qui ne m’a pas
toujours complètement convaincue. L’exercice est en effet périlleux et n’est
pas François Bon, (époque Minuit) qui veut. Dommage aussi que la première
partie avant la plongée dans le passé soit un peu trop longue et n’apporte pas grand-chose
à l’ensemble du roman.
Malgré ces quelques bémols, Des hommes est assurément un récit courageux et une lecture nécessaire.
Des avis divergents, notamment par rapport au style : Sylire, Aurore, Val, et Stéphanie.
Laurent Mauvignier, Des hommes, Les Editions de Minuit, 2009. 280 p., 17,50 €
06 juin 2009
Dashiell Hammett, Moisson rouge, Gallimard, Série Noire, 2009.
Initialement
paru en 1929 au Etats-Unis, The Red Harvest a été traduit pour la
première fois en France dans les années 50. Eternel débat littéraire, la
question de la traduction s'invite à propos dans le policier. Il semblerait en
effet que la première traduction française utilise beaucoup d'argot parisien
des années 40, ce qui aurait eu pour conséquence un vieillissement prématuré de
cette fameuse Moisson rouge. Gallimard se propose donc de retraduire les
romans d'Hammett qui seront compilés dans une anthologie à paraître chez Quarto
en octobre prochain (information trouvée dans Télérama : à suivre...).
En
attendant, voici donc une nouvelle traduction de Moisson rouge qui,
selon la préface, respecte "l’esprit, le ton, le rythme, le vocabulaire,
les sonorités, le cadre culturel et historique" des romans d'Hammett.
Je n'ai malheureusement pas eu l'occasion de comparer avec l'ancienne version
mais force est de constater que cette traduction reste sobre et n'en fait pas
trop, particulièrement dans le vocabulaire et les expressions populaires.
Ainsi, bien qu'affichant 80 ans au compteur, Moisson rouge
s'avère d'une modernité stupéfiante. Je ne pense pas néanmoins que tout soit
lié à la nouvelle traduction! Moisson rouge est l'un des romans qui a
inauguré le genre du hard-boiled : l'omniprésence de la violence, la
froideur dans la narration, la description sociale sont des éléments que l'on
retrouvera ensuite dans de nombreux romans et polars du XXème siècle. D'où
certainement, cette impression parfois que Moisson rouge est tout droit
sorti de la plume d'un auteur américain contemporain!
Je soulignerai tout de
même que ce roman est à déconseiller aux âmes sensibles puisque la violence qui
y règne est crue et macabre. Comptez un cadavre au moins par chapitre! Une
lecture dont on ne sort pas indemne puisque le propos y est profondément
pessimiste.
Pour toutes ces raisons et pour ses réelles qualités littéraires, Moisson rouge est bien un classique du roman policier et de la littérature : à lire et à relire, un verre de whisky frelaté à la main !
Dashiell Hammett, Moisson rouge, Gallimard, Série Noire, 2009. (The Red Harvest) Traduit de l'anglais par Nathalie Beunat et Pierre Bondil. 283 p., 18,50 €.
21 mai 2009
Michael Koryta, Une tombe accueillante, Seuil, Policiers, 2009.
Attention, voilà du lourd !
Ironie amusante, ce livre m’a gracieusement été envoyé par le site
Chezlesfilles.com et par les Editions du Seuil. Ironique donc car on est loin
de la littérature « pour filles » ! Mais c’est avéré dans les
enquêtes socioculturelles, les « filles » lisent elles aussi beaucoup de
policiers. Certaines d’entre elles aiment certainement les gros durs et dans ce
cas, cette tombe accueillante le sera pour elles (et peut-être plus encore pour
de nombreux garçons…)
Lincoln Perry s’est fait viré de la police de Cleveland
après avoir passé à tabac Alex Jefferson, un riche avocat qui lui a volé sa
fiancée. Devenu détective privé (car, une fois que l’on a goûté à l’adrénaline
des enquêtes, difficile de s’en passer !), il est contacté des années
après par son ex-fiancée, devenue l’épouse de l’avocat. Ce dernier a été
assassiné dans de sombres circonstances (enlèvement, torture…) : il laisse
en héritage une somme rondelette à un fils né d’un précédent mariage et avec
lequel il n’a plus de contact. La mission de Lincoln Perry consiste, tout
simplement, à retrouver la trace du fils disparu. Très vite, la recherche du
fils fantôme prend une tournure des plus désagréables et Perry se retrouve dans
l’inconfortable position de principal suspect pour le meurtre d’Alex
Jefferson…
Voilà un polar qui ne fait dans la dentelle. Son but premier est bien
plutôt l’efficacité du déroulement de l’enquête et la montée inexorable d’un
suspense qui scotche le lecteur à sa tombe. Comme la mafia russe se retrouve
mêlée à cette histoire, de nombreuses scènes d’action viennent rythmer le
récit : bagarres, fusillades, interrogatoires musclés…Lecteurs sensibles,
s’abstenir ! La violence va crescendo et devient en effet quasi-permanente
dans la deuxième moitié du livre.
Le personnage de Lincoln Perry ajoute à
l’intérêt du récit par son humour à froid et par son statut bien
particulier : franc-tireur, il est à la fois enquêteur et suspect dans la
même enquête. De quoi provoquer quelques sueurs froides. Les scènes intimistes
avec son collègue rangé des camions pour cause de blessures humanisent le
personnage mais pas de méprise, on reste dans l’action pure et dure.
Au final, un polar qui ne révolutionne pas le genre et qui peut gêner par l'omniprésence d'une violence parfois gratuite. Néanmoins, l'efficacité du suspense permet de passer outre et de se laisser prendre au jeu.
De l’adrénaline, de la testostérone, des flingues en tous genres : un livre très viril en somme !
Merci à Suzanne de chez les filles.com et au Seuil pour cet envoi.
Les avis positifs de Nag, Mika, et de Michel.
Michael Koryta, Une tombe accueillante, Seuil, Policiers, 2009. (A Welcome Grave). Traduit de l'anglais par Mireille Vignol. 350 p., 21,80€.
