Blog superflu

Les lectures d'une bibliothécaire

28 septembre 2009

Thierry Hesse, Démon, Editions de l'Olivier, 2009.

   Démon est un grand roman qui fonctionne selon une formule déjà éprouvée et ici parfaitement maîtrisée : la Grande Histoire qui se mêle aux histoires individuelles. Pierre Rotko est journaliste grand reporter. Son père est un juif russe qui, une fois arrivé en France, a gommé toutes les traces de son origine, jusqu’à ne jamais parler de ses parents assassinés par les nazis en 1942. A la fin de sa vie, peu de temps avant son suicide, le père de Pierre décide enfin de transmettre la mémoire d’une histoire familiale troublée, traumatisante mais également passionnante.

   A la faveur de ce récit personnel, Pierre Rotkho replonge dans l’histoire de l’Union Soviétique stalinienne mais aussi de la Seconde Guerre Mondiale. Puis, après la mort de son père, un démon, « moitié juif, moitié russe » qui se cache en lui, pousse le narrateur à aller se confronter à la peur : il part à Grozny, dans un pays meurtri et oublié des grandes puissances.


   Thierry Hesse parvient en des termes clairs et des phrases simples et percutantes à rendre compréhensibles et passionnantes des décennies d’histoire russe, caucasienne et mondiale. Certes, la famille Rotko est le fil conducteur du récit mais on y rencontre également une multitude de personnages historiques connus ou inconnus et on suit avec enthousiasme et émotion la destinée de chacun.


Démon est un faisceau d’histoires qui restent en nous longtemps après avoir lu la dernière page.


Thierry Hesse, Démon, Editions de l'Olivier, 2009. 456 p., 20 €.


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08 septembre 2009

Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, L'infini, 2009.

   Le projet tout entier de Yannick Haenel est contenu dans le titre de son ouvrage : il s’agit en effet d’un portrait de Jan Karski, une figure importante de la résistance polonaise durant la seconde guerre mondiale. Karski a notamment été chargé par des représentants juifs en 42, de transmettre aux Alliés les informations relatives au génocide qui se mettait alors en place.

   Pour traiter son sujet, Haenel, comme il s’en explique dès le prologue, relate la séquence de Shoah de Claude Lanzmann où Jan Karski témoigne. Ensuite, il fait un résumé commenté de Story of a Secret State, le livre que Karski a publié en 1944. Enfin, la dernière partie est une fiction où Haenel imagine le monologue intérieur du héros polonais.
   Evidemment, le sujet en soi est passionnant et souligne un aspect de la guerre et de l’histoire polonaise peu évoqué. Néanmoins, Haenel accomplit là bien plus un travail d’historien que d’écrivain. Les deux premières parties permettent en effet de connaître en détail les actions de Karski et de la résistance polonaise mais la troisième partie littéraire n’apporte pas grand-chose à l’ensemble. Le style m’a même gênée tant il m’a paru pompeux (ah, tous ces italiques qui soulignent lourdement ce que le lecteur aura compris de lui-même…). Quant au ton qu’Haenel prête à Karski, il m’apparaît sentencieux et finalement peu adapté à cette figure historique. Au final, cette dernière partie (qui ne fait que soixante pages) discrédite l’ensemble.

   D’ailleurs, à bien y réfléchir, le sujet qu’a choisi Haenel est inattaquable : en effet, comment critiquer un livre qui met en avant la résistance à la barbarie, comment remettre en cause un ouvrage qui met en lumière la figure d’un Juste ? Et c’est précisément cela que je reproche à Haenel : de s’être caché derrière un sujet et un personnage inattaquables pour en faire une œuvre de fiction qui n’a pas tout à fait l’ensemble des  qualités littéraires que lui prête l’ensemble (ou presque) de la critique française.

   A noter, qu’à la médiathèque, nous sommes quatre à l’avoir lu : deux ont été bouleversés et reconnaissent de réelles qualités littéraires au dispositif narratif de Haenel. Quant à la quatrième bibliothécaire, elle est tout à fait de mon avis et recommande bien plus la lecture des Sentinelles de Bruno Tessarech.

  L'avis de Chifonnette, qui a beaucoup aimé.

Yannick Haenel, Jan Karski, Gallimard, L'infini, 2009. 186 p., 16,50 €.


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28 août 2009

Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City, Sabine Wespieser Editeur, 2009.

  Le ciel de Bay City confronte le nouveau monde et son absence de passé, sa volonté d’amnésie à la vieille Europe, lourde des guerres et des atrocités perpétrées sur ces terres. Amy est une jeune américaine dont la famille maternelle a péri dans les camps nazis. La mère et la tante d’Amy ont décidé de ne pas transmettre la mémoire du génocide.
   Pourtant les nuits d’Amy sont peuplées des horreurs de la Shoah tandis que la vie américaine s’écoule dans l’ennui et le confort matériel. Cette confrontation presque indécente s’incarne dans l’apparition grotesque des fantômes des grands-parents d’Amy, morts à Auschwitz. Leurs corps décharnés et torturés s’immiscent dans la maison kitsch et proprette de la famille : pour le moins, le symbole s’avère incongru et dérangeant…Tout comme l’ensemble de ce récit nihiliste, difficile à lire à cause de toutes les horreurs qu’il charrie. 
   Si l’Europe n’a plus rien à apporter à Amy avec son ciel plombé par les cendres des corps brûlés, l’Amérique n’a même pas la capacité à pacifier la jeune fille : le ciel y est constamment mauve, asphyxié par les fumées toxiques des usines automobiles, les corps américains pollués et dénaturés par la société d’hyper-consommation.
   L’air et le feu sont les éléments destructeurs et c’est donc par l’eau qu’Amy tente de se purifier. Enceinte, elle se baigne dans le Gange qui lave de l’ignominie et l’enfantement de sa fille Heaven semble la sortir du marasme. Mais un enfant seul peut-il protéger des horreurs de l’humanité ?


   Si les questionnements soulevés à travers ce livre sont habilement traités, il n’en reste pas moins que les obsessions funestes de l’héroïne et son extrême pessimisme (compréhensible au demeurant…) rendent la lecture pénible. Il est certes du devoir de chaque humain de s’interroger sur la barbarie mais, à mon sens, ce roman est à ce point nihiliste qu’il ne laisse aucune place à l’espoir.


Pour résumer, une lecture éprouvante qui ne peut pas laisser indifférent.


Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City, Sabine Wespieser Editeur, 2009. 294 p., 21 €.


 

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17 février 2009

Leslie Kaplan, Mon Amérique commence en Pologne, P.O.L., 2009.

   Mon Amérique commence en Pologne est une exploration autobiographique où Leslie Kaplan se raconte à divers moments de son existence : l’enfance, les années de formation, l’âge adulte. Chaque période est fortement marquée par des questionnements, des motifs récurrents, entêtants.

   Grands-parents juifs polonais émigrés aux Etats-Unis, parents américains installés à Paris : le perpétuel équilibre ou déséquilibre de la famille s’incarne dans une langue française parsemée de mots, d’expressions américaines. Les extraits de comptines, de livres se juxtaposent aux souvenirs, composant un seul et même flux.

   Cette indifférenciation entre vie et art culmine lors des années estudiantines : la philosophie, l’histoire, le cinéma, les chansons de Dylan, tout se mêle, tout est mis au même niveau. Est-ce un souvenir de Kaplan ou une scène d’un film de Godard ? Qu’importe. Mai 68, alors que Kaplan est « établi » dans une usine, en est l’apogée : « il est de ces moments/rares, exemplaires/où ce qui s’invente dans la société/est aussi large/aussi vrai/que dans l’art. » (p.139) Années d’exaltation inquiète néanmoins puisqu’il y a la guerre d’Algérie, le Vietnam et l’impérieuse nécessité de se positionner.

   A l’âge adulte, Kaplan s’efface derrière le portrait d’une jeune femme borderline : une autre façon d’appréhender l’intimité ou un double perturbé et ombrageux de soi-même ? Difficile à dire…

   Les deux premières parties m’ont en tous cas beaucoup intéressée par la richesse de l’histoire familiale et les problématiques qui y sont liées : pourquoi retourner en Europe s’interroge la grand-mère exilée, le yiddishland a disparu jusque dans les mémoires, volontairement ou non ? Est-ce que la réalité américaine est plus exaltante ou ce sont seulement les mots américains qui font rêver? Voilà un texte autobiographique qui ne tombe jamais dans le nombrilisme et pour cause : la vie de Kaplan a constamment été ouverte sur le monde, nourrie jusqu’à la boulimie par les livres, la pensée des autres.
   Une approche tout à fait personnelle de la révélation de soi.


Leslie Kaplan, Mon Amérique commence en Pologne, Depuis maintenant, 6, P.O.L., 2009. 224 p., 18 €.


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24 novembre 2008

Amy Bloom, Ailleurs, plus loin, Belfond, Littérature étrangère, 2008.

   Une bonne surprise que cet ailleurs : j’avais peur d’être embarquée dans un énième livre écrit « par une femme pour des femmes » et j’ai vite ravalé mes préjugés idiots ! Voilà en effet un roman qui ne révolutionnera pas la littérature contemporaine mais qui offre un moment de lecture prenant et agréable.

   Il y a presque deux romans en un : le premier roman est celui de l’exil et de l’émigration. Dans les années 1920, Lilian fuit la Russie où toute sa famille a été massacrée lors d’un pogrom. Lors de cet événement traumatisant, sa fille de trois ans a également disparue. Lilian arrive seule à New York dans le quartier juif du Lower East Side et s’intègre rapidement. Elle devient couturière, puis gravit l’échelle sociale en devenant la fiancée d’un comédien en vue. Le New York des années 20 et le milieu du théâtre yiddish avec ses personnages attachants et hauts en couleurs sont très bien rendus et forment un arrière-plan historique et culturel fort riche.
   
Puis, subitement, alors que le roman aurait pu filer ainsi jusqu’à sa fin, entre intrigues amoureuses et descriptions sociales, un rebondissement fait basculer le récit vers tout autre chose : Lilian apprend en effet par une cousine russe fraîchement débarquée que sa fille serait vivante quelque part en Sibérie.
   
Elle décide alors de partir seule à travers les Etats-Unis pour rejoindre le détroit de Béring et rallier la Sibérie. Commence une quête insensée et obstinée, rythmée par des rencontres insolites et des mésaventures périlleuses.

   

  On ressent rapidement de l’empathie pour Lilian et on ne fait plus qu’un avec elle lors de son voyage. Le style d’Amy Bloom est recherché mais reste sobre, ce qui évite de surligner le caractère mélodramatique de l’intrigue. Il y a au contraire une vraie justesse de ton. Les pérégrinations de Lilian sont aussi l’occasion de s’interroger sur la place des femmes dans les sociétés patriarcales, qu’elles soient urbaines ou rurales.
   
La description de l’Amérique des années 20 semble très documentée, ce qui ajoute à l’intérêt du roman et à sa véracité.


Amy Bloom, Ailleurs, plus loin, Belfond, Littérature étrangère, 2008. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Levy-Bram, 251 p., 19€.


Posté par Lapinoursinette à 22:51 - Littérature américaine - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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