04 mai 2009
Jorgen-Frantz Jacobsen, Barbara, Babel, 2009.
Barbara est l’unique roman, resté inachevé, de
Jorgen-Frantz Jacobsen, poète des Iles Féroé. Barbara est une femme-enfant
impétueuse : elle suit ses désirs et les inclinations de son cœur sans
jamais écouter sa raison. La vie irradie en elle et chacun à son approche se
sent immédiatement séduit. Parfois naïve et inconsciente de son pouvoir,
parfois enjôleuse et manipulatrice, Barbara tourne toutes les têtes masculines.
Elle est évidemment le grain de sable, la pécheresse de la communauté :
sur les Iles Féroé au début du siècle, les habitants sont loin de tout et
vivent en vase clos ; une telle femme ne peut que susciter de vives
réactions. Après avoir déjà épousé deux prêtres, la voilà mariée à Monsieur
Paul, le nouveau prêtre fraîchement débarqué. Homme faible et insignifiant,
Monsieur Paul est envoûté par sa femme qu’il peine à comprendre et à garder
près de lui.
Barbara est le très beau portrait d’une femme fascinante, à la fois
merveilleuse et agaçante. Son trop-plein d’amour et de liberté ne peut que lui
nuire : Barbara est une héroïne de tragédie, artisane de son propre
malheur.
Si Barbara est évidemment la figure centrale du roman, Monsieur Paul par
son inconsistance et son impuissance en devient un personnage également majeur.
La communauté des Iles Féroé est rendue avec beaucoup de réalisme et les
notables, tout comme les marins ou les petites gens importent dans l’histoire.
Ce roman est aussi complètement lié à son environnement et les descriptions de
paysages sont tour à tour effrayantes, mélancoliques ou apaisantes.
Le très beau portrait d'une femme hors du commun.
Jorgen-Frantz Jacobsen, Barbara, Babel, 2009. Traduit du danois par Karen et André Martinet (Barbara). Préface de Dominique A. 376 p., 8,50€.
18 janvier 2009
Edith Wharton, Ethan Frome, Gallimard, L'imaginaire, 2002.
Avis aux fans de Laura Kasischke !
Dans l’un des Inrocks de décembre 2008, elle nous conseille de lire Ethan Frome d’Edith Wharton car (je cite
de mémoire…) ce roman lui a montré comment construire et écrire une histoire
romanesque. Grâce à Laura K., j’ai donc découvert Edith Wharton et j’en suis
très heureuse mais aussi bouleversée.
Au début du 20 ème siècle, Ethan Frome
vit à Starkfield, une petite ville du Massachusetts ensevelie sous la neige
pendant l’hiver. Il est fermier, propriétaire d’une scierie et ces diverses
activités lui rapportent un maigre revenu. Ethan est marié depuis sept ans déjà
à Zenobia, une femme aigrie et surtout hypocondriaque, lorsqu’arrive Mattie,
une cousine de Zenobia tombée dans le dénuement. Le couple l’héberge contre sa
participation aux travaux de la maison. Tout oppose Zenobia et Mattie :
quand l’une passe la journée à geindre et à se montrer acariâtre, l’autre est
joyeuse, arrangeante, douce et légère. Bien vite, une communion spirituelle
naît entre Ethan et Mattie, une communion tissée de petits riens : le même
amour de la nature, des moments partagés où les paroles sont rares et les cœurs
apaisés. Mais, Zenobia, jalouse de cette complicité, cherche à la détruire en
renvoyant Mattie.
Je n’en dis pas plus même si l’on sait dès les premières
pages que cette histoire connaît une fin terrible. (A ce propos, la quatrième
de couverture du roman dévoile l’histoire dans son entier. Évitez de la lire si
vous voulez garder un peu de surprise.)
Ce récit est tout d’abord profondément
lié au lieu qu’il décrit : la petite ville et ses conditions
météorologiques particulières ont une influence sur les caractères. Les
paysages enneigés et plongés dans la torpeur reflètent l’état d’esprit des
habitants. Lorsqu’arrive le printemps, Ethan et Mattie sont plongés dans un
grand ensemble harmonieux : les connexions entre les mondes animal,
végétal, minéral et humain sont présentes à chaque instant. Ainsi, Mattie est
comparée à des végétaux pour exprimer sa délicatesse ou bien encore les animaux
sont décrits avec une grande tendresse. Tout concourt à l’épanouissement de l’idylle
jusqu’au dénouement qui introduit violemment le chaos et la cruauté.
Ethan Frome est finalement une histoire toute simple mais qui bouleverse par la beauté des personnages et la rude tristesse qui les habite. A lire également pour voir l’influence d’Edith Wharton sur Laura Kasischke !
La critique pertinente et rigolote d'un renard dans une bibliothèque!
Edith Wharton, Ethan Frome, Gallimard, L'imaginaire, 2002. Traduit de l'anglais par Pierre Leyris. 201 p., 7, 50€. Première publication en 1911, traduit en français en 1969.
12 avril 2008
Edna Mazya, Radioscopie d’un adultère, Liana Levi, 2008
Un schéma romanesque classique : un homme d’âge mûr, universitaire, est marié à une jeune femme séduisante. Puis, le doute s’installe dans l’esprit du mari, bientôt suivi par le soupçon. Au final, d’indices en preuves irréfutables, le drame conjugal se révèle : la jeune femme trompe son mari dans les bras, fait moins attendu, d’un homme qui lui aussi pourrait être son père. Le mari décide de rencontrer l’amant et, sans préméditation aucune, l’assassine. Commence alors pour le mari une terrible spirale de remords, d’angoisse et de peur. A la seule lecture de ce résumé, on perçoit que l’intrigue de cet adultère n’est pas d’une originalité folle. Seuls deux passages pimentent la lecture : la scène du crime et les efforts désespérés du mari pour se débarrasser du cadavre constituent un moment assez réussi où le rocambolesque le dispute au grotesque. Puis, la fin s’avère particulièrement surprenante. En dehors de ses deux pics d’intensité narrative, la « radioscopie » annoncée n’est pas si subtile ni originale qu’on pourrait l’attendre.
Pour ma part, c’est bien plus le style que l’histoire qui m’a encouragée à terminer cet ouvrage : on a le sentiment d’être face à une litanie, un texte qui pourrait se lire d’une traite, comme en apnée. Les phrases sont en effet très longues et le discours du narrateur (en l’occurrence le mari trompé) intègre les dialogues sans les différencier. Le texte est ainsi très compact et la lecture se fait très facilement même si ce qui est dit n’est pas particulièrement captivant.
Edna Mazya, Radioscopie d'un adultère, Liana Levi, Littérature, 2008. Traduit de l'hébreu par Katherine Werchowski, 254 p., 19€. Texte paru en 1997, première traduction en français.
Magda Szabo, Le faon, Viviane Hamy, 2008.
Le faon est le discours introspectif d’Esther, une comédienne hongroise. A plusieurs reprises, Esther se définit comme une femme sans visage, ce qui lui donne la capacité innée d’emprunter les visages de ses personnages. Mais dans son long monologue, l’un de ses visages intimes apparaît : celui d’une femme maladivement jalouse. En effet, Esther s’est, dès son enfance, enfermée dans une jalousie extrême envers Angela, jeune fille parfaite et aimée de tous. La jalousie, l’envie et la haine sont tour à tour disséquées par une Esther lucide et bien peu tendre envers elle-même.
L’empathie est difficile à ressentir car cette femme pour qui la mesure des sentiments et la tiédeur n’existent pas s’avère certes attachante mais fort peu sympathique. Mais c’est précisément le malaise que l’on ressent face à ce ressassement de la jalousie qui trouble, interpelle et questionne.
Cette radioscopie de la jalousie est décrite dans une langue parfaitement maîtrisée et soutenue par une construction du récit complexe : les différentes périodes de la vie d’Esther s’entremêlent dans son discours, de façon parfois imperceptible, donnant une forte cohérence à sa personnalité. L’arrière-plan historique (l’entre-deux guerre en Hongrie, les débuts du communisme) et social (les sphères de la haute bourgeoisie) transparaît subtilement, donnant au texte une charmante touche désuète.
Un roman à conseiller aux lecteurs qui aiment les explorations psychologiques et les sentiments peu consensuels.
Magda Szabo, Le faon, Viviane Hamy, 2008. Traduit du hongrois par Suzanne Canard, 236 p., 21€. Texte paru en 1959, première tarduction en français.
