15 novembre 2009
Hadrien Rabouin, Le journal d'Hadrien et Camomille, 1300 km à travers le France, Editions du Rocher, 2009.
Je quitte Bernard Ollivier, 70 printemps pour
rejoindre Hadrien et ses 17 ans : deux voyages, deux âges de la vie, une
même envie de prendre la route. Le projet d’Hadrien a été particulièrement
médiatisé et peut-être avez-vous entendu parler de ce jeune homme accompagné
d’une vache qui a parcouru durant l’été et l’automne 2008, 1300 km à travers
les campagnes françaises.
Marcher pour rencontrer les savoir-faire des artisans
(potier, forgeron…) et collecter des noms de plantes, marcher pour éprouver la
solitude et la solidarité, marcher pour se connaître au côté d’un animal de bât
insolite. Hadrien est un être en formation et se pose comme tel lors de ses
rencontres : « on me demande de parler, de livrer mes secrets. Mais
moi, je ne suis rien. Plus tard peut-être. […] A ceux qui m’interrogent, je
réponds volontiers : « Ce n’est pas à moi de parler mais à vous. Mon
rôle est d’écouter. » » p. 72 Son voyage est donc initiatique mais
déjà se dessinent des envies, des choix de vie : la simplicité, l’harmonie
avec la nature, la réflexion. Hadrien parle peu de lui et son journal est le
plus souvent factuel mais les quelquefois où il se livre sont d’autant plus
touchantes. Puis la complicité avec Camomille apporte beaucoup à son récit.
Par la marche et le dépouillement, Hadrien questionne ce qui est essentiel en nous : à chacun de poursuivre sa propre réflexion une fois le livre terminé.
Allez faire un petit tour sur le blog d'Hadrien pour voir la suite de ses voyages...sans oublier le blog de Camo, la vache la plus célèbre de France!
Hadrien Rabouin, Le journal d'Hadrien et Camomille, 1300 km à travers la France, Editions du Rocher, 2009. 196 p., 18 €. Photographie extraite du blog d'Hadrien.
31 octobre 2009
Colette, Le blé en herbe, Garnier-Flammarion, 2000.
Je suis de
retour après une semaine au vert ; je n’ai pour habitude de raconter ma
vie ou mes vacances sur ce blog mais je tiens là un argument littéraire! Je
suis en effet allée randonner sur les chemins boueux de la Puisaye, (« la
quoi ? », « c’est où ? ») pays qui a vu naître Colette,
à Saint-Sauveur-en-Puisaye plus exactement. Elle y a passé les 18 premières
années de sa vie et le raconte dans les Claudine.
Cette escapade a été pour moi l’occasion de découvrir Colette par la lecture du
Blé en herbe.
Nous quittons les rudesses
de la Bourgogne pour la douceur de la côte cancalaise là où deux adolescents
parisiens, Vinca et Philippe, passent leurs vacances depuis l’enfance. Amis
depuis toujours, la naissance du désir et l’effondrement de l’innocence
viennent troubler leur relation et ce, d’autant plus que Philippe s’initie aux
plaisirs charnels auprès d’une femme de 30 ans, tout en ayant à l’esprit sa
belle amie Vinca mi-femme, mi-gamine.
Le texte est parcouru d’une tension à la
fois psychologique et sexuelle qui rend les personnages ardents, impatients de
vivre et de mourir. L’ambiguïté et la subtilité règnent en maître dans ce texte
publié en 1923 où l’adolescence est décrite avec une justesse sidérante. Et que
dire également de cette hardiesse à montrer une femme qui dévergonde un jeune
homme orgueilleux qui lui-même « offense » une jeune fille. Pas de
doute, nous voilà rentrés dans la modernité où, sous les carcans sociaux, les
êtres s’affirment et vivent en secret leurs désirs.
Pour finir sur la Puisaye, je vous encourage à aller la visiter (pour ceux qui aiment la campagne et le calme !) et à faire une halte d’une journée à Guédelon, projet fou et passionnant : en pleine forêt, des hommes et des femmes construisent à partir de zéro un château-fort avec les moyens techniques de l’époque ! Le chantier a ouvert en 1997 et doit durer plus d’une vingtaine d’années ! Jetez vos manuels scolaires poussiéreux et allez à Guédelon pour une leçon d’histoire pour petits et grands à ciel ouvert. Je vous conseille fortement la visite guidée (non, non, vous ne bâillerez pas, les guides sont des mordus qui passionnent même les plus réticents !) pour mieux comprendre les implications historiques, architecturales et sociales. Guédelon : incroyable mais vrai!
Colette, Le blé en herbe, Garnier-Flammarion, 2000. 188 p., 3,80 €.
28 août 2009
Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City, Sabine Wespieser Editeur, 2009.
Le ciel de Bay City confronte le nouveau monde et son
absence de passé, sa volonté d’amnésie à la vieille Europe, lourde des guerres
et des atrocités perpétrées sur ces terres. Amy est une jeune américaine dont
la famille maternelle a péri dans les camps nazis. La mère et la tante d’Amy
ont décidé de ne pas transmettre la mémoire du génocide.
Pourtant les nuits
d’Amy sont peuplées des horreurs de la Shoah tandis que la vie américaine
s’écoule dans l’ennui et le confort matériel. Cette confrontation presque
indécente s’incarne dans l’apparition grotesque des fantômes des grands-parents
d’Amy, morts à Auschwitz. Leurs corps décharnés et torturés s’immiscent dans la
maison kitsch et proprette de la famille : pour le moins, le symbole s’avère
incongru et dérangeant…Tout comme l’ensemble de ce récit nihiliste, difficile à
lire à cause de toutes les horreurs qu’il charrie.
Si l’Europe n’a plus
rien à apporter à Amy avec son ciel plombé par les cendres des corps brûlés,
l’Amérique n’a même pas la capacité à pacifier la jeune fille : le ciel y est
constamment mauve, asphyxié par les fumées toxiques des usines automobiles, les
corps américains pollués et dénaturés par la société d’hyper-consommation.
L’air et le feu sont les éléments destructeurs et c’est donc par l’eau qu’Amy
tente de se purifier. Enceinte, elle se baigne dans le Gange qui lave de
l’ignominie et l’enfantement de sa fille Heaven semble la sortir du marasme.
Mais un enfant seul peut-il protéger des horreurs de l’humanité ?
Si les
questionnements soulevés à travers ce livre sont habilement traités, il n’en
reste pas moins que les obsessions funestes de l’héroïne et son extrême
pessimisme (compréhensible au demeurant…) rendent la lecture pénible. Il est
certes du devoir de chaque humain de s’interroger sur la barbarie mais, à mon
sens, ce roman est à ce point nihiliste qu’il ne laisse aucune place à
l’espoir.
Pour résumer, une lecture éprouvante qui ne peut pas laisser indifférent.
Catherine Mavrikakis, Le ciel de Bay City, Sabine Wespieser Editeur, 2009. 294 p., 21 €.
20 juillet 2009
Yves Grevet, Meto, La maison, Syros jeunesse, 2008.
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enfants vivent dans une étrange maison au fond d'un cratère volcanique. Sous la
coupe de surveillants identiques appelés les Césars, leur quotidien est régi
par une discipline de fer qui ne souffre aucun écart sous peine de punitions
effrayantes. Les plus anciens savent qu'un jour, ils devront quitter la Maison.
Mais qu'y a-t-il après? Et pourquoi sont-ils là? Meto veut en savoir davantage
et s'aperçoit peu à peu qu'il n'est pas le seul.
Meto décrit un univers carcéral qui a une emprise à la fois
physique et psychologique sur les enfants. On pense bien sûr à Orwell pour ce
fonctionnement dictatorial où la pensée même est soumise à l’oppresseur. Le
fonctionnement de la maison a sa logique propre qui reste néanmoins opaque pour
nous qui n’y sommes pas initiés. D’où la fascination qu’exerce la description
minutieuse de la Maison et des parades qu’ont trouvé les enfants pour
communiquer ; en effet, dans ce monde cruel, la solidarité entre les enfants
est la seule respiration du récit.
Au fur et à mesure de la lecture, le malaise
grandit et le mystère s’épaissit : une fois Meto ouvert, difficile de le refermer !
La maison est le premier tome d’une trilogie : à suivre !
Yves Grevet, Meto Volume 1, La maison, Syros jeunesse, 2008. 288 p., 14,90 €. Illustration de couverture : Thomas Ehretsmann.
07 juillet 2009
Joyce carol Oates, Nous étions les Mulvaney, Stock, Nouveau cabinet cosmopolite, 1998.
Refermer le livre d’Oates revient à se
séparer d’une famille dont chaque membre nous était devenu aussi intime (voire
peut-être même plus) que notre propre famille ou nos amis. Mais longtemps
après, les Mulvaney continuent à nous habiter : lorsque l’on voit une
jeune fille d’une bonté touchante mais peut-être trop naïve pour le monde qui l’entoure,
lorsqu’on écoute un adolescent sûr de lui, frondeur et inexpérimenté aussi,
lorsqu’une maman un peu follette mais tellement enthousiaste et sympathique nous
parle avec passion de choses et d’autres. Les Mulvaney ont une telle profondeur
qu’ils deviennent réels et lire leur histoire pousse parfois à la langueur,
souvent à une tristesse à faire pleurer les pierres.
Ce livre est ma première
rencontre avec l’écriture de Joyce Carol Oates et sa connaissance aiguisée de l’âme
humaine : j’ai vécu deux semaines en communion avec les Mulvaney,
ressentant leur propension au bonheur et leur chute du Paradis presque comme si
elles étaient miennes. Ainsi, parfois, lorsqu’une œuvre touche à des régions trop
sensibles, on l’adore mais on aime aussi la quitter. Certes, l’épilogue qui clôt
la longue histoire des Mulvaney apporte une note d’espoir mais c’est la souffrance
violente, la lâcheté des parents et l'injustice infligée aux enfants que l’on retient, qui
hante le lecteur…et que l’on veut oublier.
Quelques jours après avoir fini le livre,
je m’efforce de repenser à l’amour qui a pu unir les Mulvaney à un moment de
leur histoire, à la place merveilleuse qu’occupent les animaux dans leurs cœurs,
à leur fantaisie et leur singularité.
Merci au Blogoclub de m’avoir fait découvrir ce grand livre américain ! Pour plus d’informations sur le résumé et pour d’autres impressions de lecture, allez voir les blogs de Sylire et Lisa qui recensent tous les billets sur Nous étions les Mulvaney.
Joyce Carol Oates, Nous étions les Mulvaney, Stock, Nouveau Cabinet Cosmopolite, 1998. (We Were the Mulvaneys, 1996). Traduit de l'anglais par Claude Seban. 597 p., 23 €.
28 juin 2009
Minh Tran Huy, La princesse et le pêcheur, Actes Sud, 2007.
Lam
est une adolescente taciturne, très bonne élève et dévoreuse de livres. Lors
d’un voyage linguistique en Angleterre, elle fait la connaissance de Nam, un
jeune homme séduisant et sociable dont elle tombe immédiatement amoureuse. Lui
la considère plutôt comme une petite sœur. Tout les oppose a priori sauf leur
origine vietnamienne, que tous deux vivent de façon bien différente.
Les
parents de la jeune fille ont fui le pays suite à l’arrivée des communistes au
pouvoir : à force de ténacité et d’une volonté inflexible, leur réussite
professionnelle et matérielle assure un cocon douillet à Lam. Le passé
vietnamien n’est pratiquement pas évoqué à la maison. Seule la grand-mère lui
ouvre une seule et unique fois la porte de sa mémoire en évoquant la
douloureuse histoire familiale. Nam, quant à lui, est arrivé en France
clandestinement au péril de sa vie, sur une fragile embarcation. Il vit dans
une cité et doit faire au mieux pour essayer de faire venir sa famille en
France. Pour Nam, le Vietnam est le pays de la misère mais la France ne se
livre pas si facilement à un enfant seul, sans soutien.
Au-delà du récit initiatique, La princesse et le pêcheur est un roman qui s’interroge sur les origines et sur la complexité que peuvent engendrer les émigrations. Complexité, souffrance mais aussi richesse : Minh Tran Huy transmet cette palette au lecteur notamment par l’insertion dans son roman de contes vietnamiens qui trouvent un écho dans l’histoire. Si la narration s’embrouille parfois un peu puisque de nombreuses strates temporelles sont évoquées, le charme opère et l’on ressort de cette lecture avec l’impression d’avoir un petit peu compris ce que vivent certains vietnamiens en France. La princesse et le pêcheur est à mettre en relation avec Le lac né en une nuit, un recueil de contes vietnamiens également écrit par Minh Tran Huy.
Papillon a été déçue par cette histoire tandis que Cuné a été émue.
Minh tran Huy, La princesse et le pêcheur, Actes Sud, Domaine français, 2007. 186 p., 18 €.
Le lac né en une nuit et autres légendes du Vietnam, Actes Sud, Babel, 2008. 134 p., 6,50 €.
20 avril 2009
Marguerite Abouet, Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, Gallimard, Bayou, 2005-2008.
Lire Aya, c’est
aller avec bonheur à la découverte de Yopougon en Côte-d’Ivoire et faire
connaissance avec Aya, une jeune fille sérieuse qui veut devenir médecin, et
ses copines, Adjoua et Bintou, de vraies fêtardes. Lire Aya, c’est aller à la
rencontre de l’ « Afrique enchantée », telle qu’elle est décrite
dans l’émission de France Inter du même nom (Aya, c’est de toutes façons plus RFI que TF1...).
Plongé dans le quotidien de familles ivoiriennes, le lecteur découvre les
histoires de cœurs des jeunes et des moins jeunes ou la vie sociale et
économique du quartier. Le ton est résolument léger même si certaines
histoires, comme l’infidélité d’un papa, apporte une touche de gravité.
Marguerite Abouet veut clairement donner une image différente de son pays sans
pour autant faire l’impasse sur les difficultés.
On se prend bien
vite d’affection pour tous les personnages de Yopougon et on suit leurs
aventures avec le même plaisir qu’un bon feuilleton ! Les dialogues sont
particulièrement savoureux puisque le français parlé est truffé d’expressions
locales ; quant au dessin de Clément Oubrerie, il parvient à rendre avec une grande
finesse les expressions et le maintien des personnages : certains ont
vraiment une sacrée classe !
Sourires et dépaysement assurés avec Aya de Yopougon !
L'avis de Florinette qui a lu les 4 tomes.
Marguerite Abouet (scénario), Clément Oubrerie (dessin), Aya de Yopougon, Gallimard, Bayou. 4 tomes publiés entre 2005 et 2008. Entre 15€ et 16,50€ le volume.
07 avril 2009
Jonathan Raban, Surveillance, Christian Bourgois, 2009.
Surveillance commence par l’explosion d’une bombe qui plonge
Seattle dans le chaos : blessés hagards, cadavres ensanglantés et
contamination presque visible. Sauf que tout est faux, mis en scène et bien sûr
filmé par le ministère de la Sécurité intérieure à des fins de sensibilisation.
Dans un monde où la représentation de la réalité importe souvent plus que la
réalité elle-même, il devient quasiment impossible d’accéder à la vérité des
choses, des personnes, des faits. Chaque personnage détient sa propre version
de la réalité et qui peut dire qu’elle est moins vérace que celle de son
voisin ? Surveillance ausculte
ce jeu de dupes permanent à travers le quotidien de quelques habitants de
Seattle : Lucy, la journaliste qui réécrit la vie des autres, Ted,
l’acteur qui participe aux simulacres du gouvernement tout en le dénonçant, August
Vanags, l’écrivain qui réinvente sa propre vie jusqu’au malaise.
L’autre aspect
central du roman est le processus de la peur : Surveillance démonte les mécanismes de la peur et de la paranoïa pour
mieux les mettre à nu. Une typologie de la peur s’établit même grâce aux
personnages : August Vanags, le conservateur pro-Bush, estime que le monde
est engagé dans une nouvelle guerre mondiale entre Américains et terroristes, Monsieur
Lee, l’émigré chinois, veut sécuriser et aseptiser les rares lieux qui ne le
sont pas encore, Lucy, la progressiste démocrate, épie tout de même tout
inconnu un peu trop suspect…Chacun s’enferre dans ses obsessions, ce qui donne
lieu à de longs débats et autres discours intérieurs.
L’analyse de la société américaine qui est développée dans ce roman est certes pertinente mais les moyens romanesques mis en œuvre pour la présenter peuvent ennuyer à la longue. A mon humble avis, ce texte par moment bavard aurait gagné à être (beaucoup) plus court et plus dense. De plus, l’écriture insipide n’aide pas vraiment à soutenir l’attention du lecteur. Dommage…
Jonathan Raban, Surveillance, C.Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais par Antoine Cazé. 412 p., 26 €.
01 mars 2009
Alfred, Olivier Ka, Pourquoi j'ai tué Pierre, Delcourt, Mirages, 2006.
Pourquoi j'ai tué Pierre est une BD coup de poing : on en sort suffoqué et également admiratif. Pas facile en effet d'aborder un sujet grave en réussissant à trouver le ton juste.
Années hippies : Olivier est un petit garçon heureux dans une famille
cool où l'on ne s'embarrasse pas des anciennes valeurs : fidélité, famille,
religion, pudeur. En grandissant, Olivier est en pleine crise existentielle
: faut-il rejeter la religion et tous ses simulacres, comme le font ses parents
ou l'adopter et suivre ses préceptes, comme ses grands-parents? Pour compliquer
la donne, Olivier est très copain avec un "curé " de gauche". Il
est cool. Il est drôle. c'est pas un prêtre, c'est un bonhomme." Les
premières pages baignent dans une atmosphère quasi-idyllique qui en devient
inquiétante : le contraste avec le titre ("Pourquoi j'ai tué Pierre")
interroge. Effectivement, le paradis est vicié dès lors qu'une main d'adulte
libidineuse se referme sur le corps d'un enfant.
Olivier Ka a écrit cette
histoire en compagnie du dessinateur Alfred afin d'exorciser ce traumatisme
longtemps caché et minimisé : "C'est sans importance juste une petite
anecdote envers laquelle j'ai réagi avec maturité. C'est ma mère qui l'a
dit." (p.68) Le résultat est bouleversant, tout de colère rentrée. Le
dessin d'Alfred épouse parfaitement à la fois la douceur de l'enfance et la
dureté des événements. Seul un ami d'Olivier Ka pouvait aussi bien
comprendre son histoire.
Un témoignage fin et poignant qui a logiquement reçu
le prix du public à Angoulême en 2007.
L'avis d'Enna sur son blog "Enna vit, Enna lit".
A suivre : Alfred vient d'adapter chez Delcourt un roman de Guillaume
Guéraud, Je ne mourrai pas gibier.
Alfred (dessin et adaptation), Olivier Ka (texte), Pourquoi j'ai tué Pierre, Delcourt, Mirages, 2006. 111 p., 14, 95 €.
17 février 2009
Leslie Kaplan, Mon Amérique commence en Pologne, P.O.L., 2009.
Mon Amérique
commence en Pologne est une exploration autobiographique où Leslie Kaplan se
raconte à divers moments de son existence : l’enfance, les années de
formation, l’âge adulte. Chaque période est fortement marquée par des
questionnements, des motifs récurrents, entêtants.
Grands-parents juifs polonais
émigrés aux Etats-Unis, parents américains installés à Paris : le
perpétuel équilibre ou déséquilibre de la famille s’incarne dans une langue
française parsemée de mots, d’expressions américaines. Les extraits de
comptines, de livres se juxtaposent aux souvenirs, composant un seul et même
flux.
Cette indifférenciation entre vie et art culmine lors des années
estudiantines : la philosophie, l’histoire, le cinéma, les chansons de Dylan,
tout se mêle, tout est mis au même niveau. Est-ce un souvenir de Kaplan ou une
scène d’un film de Godard ? Qu’importe. Mai 68, alors que Kaplan est « établi »
dans une usine, en est l’apogée : « il est de ces moments/rares,
exemplaires/où ce qui s’invente dans la société/est aussi large/aussi vrai/que
dans l’art. » (p.139) Années d’exaltation inquiète néanmoins puisqu’il y a
la guerre d’Algérie, le Vietnam et l’impérieuse nécessité de se positionner.
A l’âge adulte, Kaplan s’efface derrière le portrait d’une jeune femme borderline : une autre façon d’appréhender l’intimité ou un double perturbé et ombrageux de soi-même ? Difficile à dire…
Les deux premières parties m’ont en tous cas
beaucoup intéressée par la richesse de l’histoire familiale et les problématiques
qui y sont liées : pourquoi retourner en Europe s’interroge la grand-mère exilée,
le yiddishland a disparu jusque dans les mémoires, volontairement ou non ?
Est-ce que la réalité américaine est plus exaltante ou ce sont seulement les mots
américains qui font rêver? Voilà un texte autobiographique qui ne tombe jamais
dans le nombrilisme et pour cause : la vie de Kaplan a constamment été
ouverte sur le monde, nourrie jusqu’à la boulimie par les livres, la pensée des
autres.
Une approche tout à fait personnelle de la révélation de soi.
Leslie Kaplan, Mon Amérique commence en Pologne, Depuis maintenant, 6, P.O.L., 2009. 224 p., 18 €.
