15 septembre 2009
Lieve Joris, Les Hauts Plateaux, Actes Sud, Aventure, 2009.
Lieve
Joris, belge flamande, parcourt le Congo depuis une vingtaine d’années, sur les
traces de son oncle missionnaire. Une seule région lui est encore
inconnue : les Hauts Plateaux, entre Minembwe et le lac Tanganyika, à
l’est du pays. Cette région frontalière d’avec le Burundi est dominée par les
Banyamulenge, un peuple réputé belliqueux qui a soutenu Kabila contre Mobutu.
Lieve Joris décide de parcourir les Hauts Plateaux à pied, en compagnie d’un
guide et de porteurs. Son projet suscite dans les villages traversés énormément
de curiosité : il est déjà rare de voir des Européens sur les Hauts
Plateaux mais plus encore une femme à pied. « Même [les vaches] s’étonnent
de ta venue. » p.16. Chacun veut savoir ce que veut cette femme et comment
elle vit en Belgique. Ses interlocuteurs ne sont pas sans malice et se moquent
gentiment d’elle. La question des vaches est primordiale pour ce peuple
d’éleveurs : Ruhuri, un vacher rencontré sur le chemin, lui demande si, en
Belgique, « de bons amis s’offrent parfois une vache. » Lui-même
avoue n’aimer que ses vaches : « La nuit, je rêve d’elles. » p.
85.
Au cours de son périple, Lieve Joris se retrouve dans des villages très
isolés, à plusieurs jours de marche d’une route asphaltée, et pourtant le
matin, les habitants écoutent les infos sur RFI. Elle rencontre également
d’autres peuples des Hauts Plateaux tels que les Fulero et s’aperçoit que la
cohabitation avec les Banyamulenge n’est pas simple. L’honnêteté dont fait
preuve Lieve Joris est surprenante : en effet, elle est parfois agacée par
les personnes qu’elle rencontre et ne s’en cache pas ; à certains moments,
elle se comporte en femme dominatrice, le reconnaît et le regrette. Après tous
ses voyages au Congo, il semble subsister un gouffre culturel qu’il est parfois
aisé d’oublier et parfois impossible à combler.
Son récit reste souvent dans l’allusif et n’apporte qu’un éclairage succinct sur certains événements majeurs congolais : il s’agit d’un récit de voyage subjectif fait de rencontres et de souvenirs personnels qui m’a un peu laissée sur ma faim.
Prix Nicolas Bouvier 2009.
Lieve Joris, Les Hauts Plateaux, Actes Sud, Aventure, 2009. (De hoogvlaktes). Traduit du néerlandais par Marie Hooghe. 132p., 15 €.
20 avril 2009
Marguerite Abouet, Clément Oubrerie, Aya de Yopougon, Gallimard, Bayou, 2005-2008.
Lire Aya, c’est
aller avec bonheur à la découverte de Yopougon en Côte-d’Ivoire et faire
connaissance avec Aya, une jeune fille sérieuse qui veut devenir médecin, et
ses copines, Adjoua et Bintou, de vraies fêtardes. Lire Aya, c’est aller à la
rencontre de l’ « Afrique enchantée », telle qu’elle est décrite
dans l’émission de France Inter du même nom (Aya, c’est de toutes façons plus RFI que TF1...).
Plongé dans le quotidien de familles ivoiriennes, le lecteur découvre les
histoires de cœurs des jeunes et des moins jeunes ou la vie sociale et
économique du quartier. Le ton est résolument léger même si certaines
histoires, comme l’infidélité d’un papa, apporte une touche de gravité.
Marguerite Abouet veut clairement donner une image différente de son pays sans
pour autant faire l’impasse sur les difficultés.
On se prend bien
vite d’affection pour tous les personnages de Yopougon et on suit leurs
aventures avec le même plaisir qu’un bon feuilleton ! Les dialogues sont
particulièrement savoureux puisque le français parlé est truffé d’expressions
locales ; quant au dessin de Clément Oubrerie, il parvient à rendre avec une grande
finesse les expressions et le maintien des personnages : certains ont
vraiment une sacrée classe !
Sourires et dépaysement assurés avec Aya de Yopougon !
L'avis de Florinette qui a lu les 4 tomes.
Marguerite Abouet (scénario), Clément Oubrerie (dessin), Aya de Yopougon, Gallimard, Bayou. 4 tomes publiés entre 2005 et 2008. Entre 15€ et 16,50€ le volume.
14 avril 2009
Hafid Aggoune, Rêve 78, Joëlle Losfeld, 2009.
Regardez bien
la couverture de Rêve 78 : c’est
cette photo qui a inspiré à Hafid Aggoune ce court texte, c’est cette photo qui
a tenu lieu de madeleine. Le fil des souvenirs se déroule et le petit
garçon de la photo s’anime. Rêve 78
est le récit d’une déchirure, d’une absence : tout petit, ce garçon à la
casquette est arraché à sa mère pendant deux ans pour être confié à la famille
algérienne. Là-bas, personne ne parle la langue maternelle, personne ne montre
d’affection pour lui. C’est le père, un « monstre », qui est à l’origine
de cette blessure. Comment alors, devenir papa à son tour ?
Dans ce texte
manifestement autobiographique, Hafid Aggoune raconte son amour de la
littérature, des femmes et en premier lieu de sa mère car ce sont elles qui l’ont
sauvé après ce traumatisme enfantin. Par ce texte intimiste, il se met à nu, répare
sa mémoire et peut alors envisager sa propre paternité. On le voit, l’écriture
fonctionne comme un baume : Rêve 78
tient plus du journal intime dévoilé que du roman, ce qui peut au choix toucher
le lecteur ou le laisser extérieur au récit.
Le beau commentaire de Kenza sur son blog Un thé au jasmin.
Hafid Aggoune, Rêve 78, J.Losfeld, Littérature française, 2009. 63 p., 9,50€
03 avril 2009
Golo, Mes mille et une nuits au Caire, Futuropolis, 2009.
Golo est manifestement un amoureux transi de l'Egypte
en général et du Caire en particulier. Cette bande dessinée est une ode à la
civilisation égyptienne et arabe : Golo y décrit ses pérégrinations à travers
la ville, notamment dans les années 70. Il a pour guide un « artiste du hasard,
un génial vagabond », Goudah, personnage débonnaire qui connaît toute la ville
et une bonne partie de ses habitants. Ainsi, les deux compères déambulent au hasard
des rues, au gré des rencontres. Chaque retrouvaille avec les amis de Goudah
est l'occasion pour Golo de connaître une histoire d'afrite (selon l'utile
glossaire à la fin de l'ouvrage, un 'afrite est un « être surnaturel malin, un
démon ») ou une « nokta », c'est à dire une « histoire drôle, typique de
l'humour égyptien ». La culture populaire s'allie à la culture savante pour
donner du Caire une image bigarrée et passionnante : dans les cafés enfumés, on
parle ainsi des origines possibles des Mille
et une nuits, comme de la situation politique. La frontière entre
imaginaire, fantasme et réalité est toujours poreuse.
Le ton et l'approche adoptés par Golo rappellent les livres d'Albert Cossery et on ne s'étonnera pas de voir que ce dessinateur a adapté Mendiants et orgueilleux, chez Futuropolis et Les couleurs de l'infamie chez Dargaud. Son dessin très coloré, qui rappelle par moments celui de Cabu, sied bien à l'ambiance cairote des années 70 mais semble maintenant un peu daté. Cela reste néanmoins une faiblesse mineure dans une bande dessinée qui est une belle invitation à la découverte.
Golo, Mes mille et une nuits au Caire, Futuropolis, 2009. 92 p., 17 €.
01 mars 2009
Le Blogoclub : Jean-Marie Gustave Le Clézio, Onitsha, Gallimard, 1991.
Avant Onitsha,
j’avais lu de Le Clézio des textes qui ne me semblaient pas forcément
représentatifs de son œuvre telle que je l’imagine : Le procès-verbal est son premier roman, en cela, il est singulier
et pour ce que je m’en souviens, l’écriture était extrêmement distanciée. L’Africain, publié dans la collection "Traits et portraits" du Mercure de France est un portrait de son père et Ritournelle de la faim est une fiction
qui emprunte à la biographie de sa mère. Trois romans, c’est de toutes façons
bien peu en regard des nombreuses publications de Le Clézio.
J’ai donc choisi
pour ce Blogoclub un roman du voyage, du dépaysement, de l’ailleurs car j’ai eu
le sentiment que c’était un aspect que je ne connaissais pas de Le Clézio.
Onitsha est une ville des bords du fleuve Niger et le point de chute des trois personnages du roman. 1948 : Maou et son fils
Fintan y rejoignent Geoffrey Allen, une figure paternelle et maritale
totalement absente depuis des années.
Maou rêve de ces retrouvailles avec
l’homme aimé, Fintan redoute de rencontrer ce père qui, pour lui, n’existe pas.
Une fois sur place, Maou se heurte à l’arrogance des colons anglais et s’ennuie
profondément tandis que son mari est toujours aussi absent, occupé par son travail,
obsédé par une quête improbable : retrouver la trace d’Arsinoë, la
dernière descendante des pharaons. Seul Fintan s’épanouit à Onitsha avec son
ami Bony qui l’initie aux secrets du fleuve africain.
Onitsha a le goût amer des rêves déçus et la beauté de la terre
africaine n’en est que plus violemment insupportable face à l’immense
gâchis que connaissent les personnages. Les amours sont impossibles, les rapports familiaux délités et les relations entre les Européens et les Africains perverties par la colonisation. Il règne ainsi
dans ce roman, une atmosphère à la fois nostalgique, envoûtante et cruelle.
Tout semble aimanté par la puissance mythique de l’Afrique car Le Clézio ne se
contente pas de réécrire en filigrane la destinée de la reine Arsinoë, il donne
également à la destinée de ses personnages une dimension mythique et
intemporelle.
Certaines scènes admirablement décrites sont empreintes d’un
onirisme très marquant. Il y a peut-être un peu de sorcellerie dans l’écriture
de Le Clézio…
Un moment de lecture hors du temps qui serre le cœur et ravit les sens.
Merci à Sylire et à Lisa pour le Blogoclub (tous les détails sur leurs blogs). Maintenant que j'ai posté mon billet, je vais aller voir ce qu'ont lu les autres participants!
Plus tard...Voici donc les billets des dix (quel succès!) autres lecteurs d'Onitsha :Praline, Grominou, Lisa, Julien, Midola, Thaisg, Emma, Martine, Stephie.
Jean-Marie Gustave Le Clézio, Onitsha, Gallimard, 1991. 250 p., 22,50 € . Publication en poche chez Folio, 7€.
25 janvier 2009
Tierno Monénembo, Le roi de Kahel, Seuil, 2008.
Le
roi de Kahel est la biographie romancée d'un personnage haut en couleur
du 19ème siècle : Olivier de Sanderval, lyonnais chimiste, inventeur,
philosophe à ses heures et pour ce qui nous intéresse ici, explorateur.
Les
colonisations sont déjà amorcées lorsque Sanderval se lance à la conquête du
Fouta-Djalon, un massif montagneux de l'actuelle Guinée. Sanderval part avec
l'appui des sociétés de géographie mais sans l'aval du gouvernement français.
Son but est de devenir le maître du Fouta-Djalon mais également de matérialiser
sa vision philosophique de l'humanité : il estime que la vieille Europe n'est
plus la digne héritière des idées antiques et que cette pensée pourra être régénérer
sur le continent africain. Néanmoins, malgré ce projet à teneur plutôt
humaniste, Sanderval ne se départit pas toujours d’une certaine forme de mépris
colonial propre à l’époque.
Ses ambitions sont également évidemment
matérialistes puisqu'il prévoit l'installation du chemin de fer et la mise en
place de nouveaux liens commerciaux.
Le roman fait ainsi alterner les voyages
d'explorations où l'émerveillement côtoie le désappointement surtout lié aux multiples
maladies qui assaille l'homme blanc et le récit détaillé des nombreuses tractations que Sanderval engage avec
les Peuls, peuple largement majoritaire au Fouta-Djalon. Ainsi, Le roi de Kahel
a la particularité d'être la biographie d'un homme blanc colonisateur d'une
partie de l'actuelle Guinée, racontée par un homme noir, guinéen exilé. Monénembo s'empare de cette vie incroyable d'un homme excentrique,
mégalomaniaque pour non seulement dresser la fresque des débuts de la colonisation mais aussi revenir sur
la description du peuple peul. En effet,
Monénembo avait déjà mis en scène l'histoire peule dans un roman paru au Seuil
en 2004 et simplement intitulé Peuls.
Le roman vaut pour son aspect documentaire
qui n'empiète pas trop sur la vitalité romanesque. Les scènes de tractations
avec les Peuls ou avec le gouvernement français m'ont paru un peu répétitives
mais elles sont nécessaires à la compréhension des difficultés rencontrées par
Sanderval. Au final, un texte plein d'allant qui donne à réfléchir sur une
destinée hors du commun.
Tierno Monénembo, Le roi de Kahel, Seuil, 2008. 261 p., 19€.
