05 mars 2012

Pascal Garnier, Cartons, Zulma, 2012.

9782843045752,0-1295938   Dès les premières lignes on retrouve l’atmosphère propre aux romans de Pascal Garnier : humour noir, ironie vacharde et un peu de tendresse tout de même !

   Un roman posthume dans la lignée du Grand loin paru en 2009 : personnages en marge, à la dérive, lâchés dans un monde incompréhensible. Ici, c’est un déménagement et sa cohorte de cartons qui noient Brice, la cinquantaine souffreteuse. Blanche, apparition blafarde, pourra-t-elle lui redonner goût à la vie ?

   Une description mordante sans pareil des mœurs villageoises, une lente descente vers les abîmes avec toujours ce regard des désespérés qui aiment la vie malgré tout.


Pascal Garnier, Cartons, Zulma, 2012. 182 p., 17,25 €.

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11 mai 2011

Delphine Coulin, Samba pour la France, Seuil, 2011.

sambaSans papiers, l’homme perd-il son identité ? Après 10 ans passés en France à travailler et à payer des impôts, Samba Cissé va à la Préfecture pour obtenir sa carte de séjour. Le piège se referme, Samba est envoyé au centre de rétention de Vincennes. La Cimade l’aide à régulariser sa situation mais rien n’y fait, Samba doit être expulsé.

Homme privé de papiers, de droits et d’identité, homme soumis aux travaux les plus harassants, voilà ce que devient Samba. Humiliation, peur, mensonges. Pourtant, Samba aime la France et veut y rester, cette France « moisie » qui ne veut plus de lui.

Le parcours de Samba est l’archétype de ce que vivent des milliers de clandestins aujourd’hui en Europe.  Ce livre absolument déchirant nous oblige à ouvrir les yeux sur une réalité complexe, pourtant simplifiée à l’outrance, particulièrement lors des périodes électorales. « Eux » ou « Nous », « notre » travail, « leur » présence, et pourtant leur regard, notre aveuglement. Certes Delphine Coulin n’évite pas un certain  manichéisme mais la dignité bafouée des sans-papiers mérite peut-être d’en passer par là.

Un livre salutaire, un livre à lire et à faire lire pour connaître le visage de notre pays et en donner un à ceux qui survivent dans l'ombre.

Delphine Coulin, Samba pour la France, Seuil, 2011. 305 p., 19 €.


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24 avril 2011

Jean-Claude Lalumière, Le front russe, Le Dilettante, 2010.

 

russe   Vous qui n’êtes pas fonctionnaire, vous pensez certainement que la vie dans les ministères est glamour au possible, exaltante et riche en aventures…Eh bien vous vous trompez : on peut travailler au Ministère des Affaires Etrangères et ne jamais mettre le pied dans un avion et passer des journées ternes où la mort d’un pigeon parisien devient l’événement du mois.  

   Raconté comme ça, ce roman au titre énigmatique va vous paraître morose et pourtant Jean-Claude Lalumière m’a fait hurler de rire avec ses mésaventures d’homo diplomaticus mis au placard. Que voulez-vous, ça s’appelle le talent : réussir à rendre tout épisode ministériel digne d’un gag de Buster Keaton et à donner de la couleur au marron de la vie salariale.

   Par l’évocation bien sentie de ses souvenirs d’enfance, entre tyrannie maternelle, mélancolie et petites humiliations scolaires, le narrateur crée en contrepoint des éclats de rire, une douce nostalgie poignante.

Un roman très attachant sur une certaine « normalité » occidentale.

Agathe et La libellule bleue ont ri elles aussi.

Jean-Claude Lalumière, Le front russe, Le Dilettante, 2010. 252 p., 17 €. Illustration de couverture : Lucia Di Bisceglie.

 

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20 avril 2011

Gérard Mordillat, Les vivants et les morts, Calmann-Lévy, 2005.

morts   Fin 2010, Mordillat a adapté son propre roman pour la télévision. Les critiques élogieuses notamment lues dans Télérama m’ont donné envie de lire le livre (à défaut de voir le téléfilm vu que je n’ai pas de lucarne !) Mordillat a le sens du souffle romanesque et son récit-fleuve se lit comme un roman feuilleton du 19ème siècle. De nombreux personnages, un contexte social passionnant, le sens du dialogue, pas de doute, voilà du bel ouvrage.

   Pas très original, la référence à Zola saute pourtant aux yeux mais il s’agit là d’un Zola résolument populaire : Mordillat n’a pas peur des mots crus, des scènes de sexe et d’un style très facile à lire. Les vivants et les morts nous rappelle que la classe ouvrière existe encore sans pour autant nous bercer d’illusions sur la portée des luttes sociales.

Un pavé (700 pages !) dans la mare, des personnages inoubliables et l’exaltation des grands jours : un cocktail Molotov littéraire imparable !

Melisander, et Maxi ont aimé aussi.

Gérard Mordillat, Les vivants et les morts, Calmann-Levy, 2005. 655 p., 20,95 €. Existe en livre de poche, 829 p., 8,50 €.

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15 décembre 2010

Comment va la librairie

    Deux regards pour un même mal : la soumission du produit livre au capitalisme à tout crin ou comment confondre un livre et un pack de Kro (pourtant, il me semblait que la ressemblance était lointaine.)

   Isabelle Desesquelles était la directrice de Privat à Toulouse, une librairie où les libraires lisent et aiment les livres. Le rachat par Bertelsmann signe la fin d’une époque et de la « rationalisation » des méthodes de travail à l’affublement des libraires d’un gilet orange fluo, rien ne sera épargné à la vénérable institution.

   Quelles conclusions en tire Isabelle Desesquelles dans Fahrenheit 2010 ? Les nouveaux managers pervertissent un système qui fonctionnait correctement au point que la librairie perd des clients, les stocks sont gérés en dépit du bon sens et l’unique obsession de blondinet, le chef arrogant et ignare, est de fourguer des cartes de fidélité à un maximum de clients. Inutile de dire que l’amour du livre devient absolument superflu (voire suspect !).

   Desesquelles raconte le sabotage de Privat par le menu, ce qui donne un texte très documenté et même parfois technique mais fort instructif. Néanmoins, l’opposition systématique entre la librairie traditionnelle et la multinationale reste manichéen : je suis tout à fait d’accord avec sa critique de Bertelsmann mais il ne faut pas non plus sanctifier les indépendants qui ont aussi leurs failles.

Un récit bien morose mais malheureusement réaliste.

libr

   Leslie Plée a elle débuté sa carrière de libraire dans une « grande surface de produits culturels » et a vite déchanté. Dans Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses (réplique véridique d’un manager !!!), ses dessins au trait simple et rigolo raconte avec beaucoup d’humour l’apprentissage d’un métier bien plus ingrat qu’il n’y paraissait. Si Desesquelles dramatise et adopte un ton désespéré, Leslie Plée a décidé de nous faire rire et c’est franchement réussi.

   C’est tout aussi ahurissant de bêtise (« je l’ai toujours dit : en tête de gondole, de la Kronenbourg, pas de la Hoegaarden ! » p. 38 Je rappelle qu’il s’agit d’une surface de « produits culturels »…) mais on en rit jaune, que l’on soit libraire ou pas.

Le blog de Leslie Plée et quelques billets sur Fahrenheit 2010 : La soupe de l'espace, Boules de fourrure et Charlène.

   Après ces deux lectures, il est légitime de s’inquiéter pour l’avenir du livre : la loi Lang sur le prix unique du livre, la TVA à 5,5% ou encore les subventions pour les librairies indépendantes semblent être les derniers remparts économiques à la survie de magasins qui proposent un choix large et varié. Le commerce électronique bouleverse aussi la donne et en tant que bibliothécaire, je me demande combien de temps encore je pourrai acheter autre chose que du marc-levy (même si je ne dénigre pas ce type d’auteurs.)

Isabelle Desesquelles, Fahrenheit 2010, Stock, 2010. 191 p., 16 €. Leslie Plée, Moi vivant, vous n'aurez jamais de pauses ou comment j'ai cru devenir libraire, Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2009. 95 p., 15 €. Photo : Librairie L'atelier du 9ème par Saad Kadhi (photo sous licence CC).


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09 novembre 2010

Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, Blanche, 2010.

Onde de choc dans un groupe de presse enfantine : le rachat par un financier qui n’a que faire de l’enfance bouleverse tout. C’est un changement d’ère mais aussi de culture, de philosophie, d’approche du monde. Le financier, lui, veut des choses simples à financer, des choses qui rapportent. Il n’est pas philanthrope et pense que tout le monde doit devenir comme lui.


   Exit l’imagination, bonjour la consommation.


   Ce rachat, Nathalie Kuperman l’a vécu de l’intérieur, quand Fleurus Presse en difficulté financière a été « sauvé » par une société appartenant à un fond d’investissement américain : pour une idée de ce qui s’est passé, cf sur Internet les comptes rendus des syndicats ou lire ce livre.


   Les employés parlent, à tour de rôle et les fissures, les compromissions se font jour. Les peurs aussi, des peurs d’enfants, des peurs intimes. Chaque voix diffère de l’autre, s’en désolidarise la plupart du temps. Pas de victimisation ou d’angélisme : chaque employé veut sauver sa peau et pas toujours proprement. En regard, il y a le chœur qui représente tous les employés, comme un seul bloc, cette fois, lisse, cohérent et forcément contre le méchant financier. Ce va-et-vient entre le groupe et l’individu souligne la difficulté de l’action collective : « Parce que les êtres humains ont leur raison humaine, nous doutons du partage » p.91.  S’allier, oui, mais le soir, quand on est seul chez soi avec sa lettre de licenciement, que peuvent les collègues ?


   Nous étions des êtres vivants porte un regard lucide et sans complaisance sur le monde du travail plongé dans la tourmente. Chacun s’y révèle nu et sans défense, comme dans toute tragédie.

Les avis de Vincent Jolit sur Rhinocéros, Sharon, RoseSelavy, Aurore.


Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, Blanche, 2010. 16,90 €.


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08 novembre 2010

Vincent Borel, Antoine et Isabelle, Sabine Wespieser Editeur, 2010.

  Vincent Borel relate la destinée de deux familles qui n’ont en commun que de vivre à la même époque (1915-1945) : d’un côté, les familles d’Antonio et Isabel qui fuient la misère et la famine des campagnes espagnoles et s’installent à Barcelone, de l’autre, l’ascension et les soubresauts de la dynastie Gillet, famille lyonnaise reine du textile.

   

   Borel plonge ainsi dans sa propre histoire familiale puisqu’Antoine et Isabelle sont ses grands-parents et leurs vies nécessitaient bien un roman : leur histoire est celle de la montée de l’anarchisme à Barcelone, des revendications ouvrières canalisées par de nombreux syndicats et aussi du rayonnement international de Barcelone. Puis des heures encore bien plus sombres viennent hanter la mémoire familiale : guerre civile de 1936 et Seconde Guerre Mondiale qui voit Antonio se faire déporter à Mauthausen.

   

   En parallèle, Borel a choisi une famille de la grande bourgeoisie industrielle, certainement pour créer un contrepoint. Les Gillet font fortune dans la soie naturelle pour ensuite se lancer avec grand succès dans les tissus industriels. La chimie a de nombreuses applications et du tissu à l’ypérite il n’y a qu’un pas. Tandis que les hommes de la famille amassent des millions  grâce au gaz moutarde, les femmes, à travers des fondations de charité soignent ces mêmes pauvres bougres détruits par les inventions de leurs maris. Ironie tragique. On voit également en action le mécanisme pervers du paternalisme patronal et l’incompréhension des Gillet face aux révoltes d’ouvriers pourtant si bien traités. Grâce à l’histoire des Gillet, Borel dresse le tableau du capitalisme moderne déjà bien installé : fortunes industrielles, collusion presque naturelle entre milieux d’affaires et hommes politiques, spéculations boursières mortifères qui aboutissent au jeudi noir de 1929.


   Il est rare que je m’appesantisse sur le résumé d’un livre mais pour Antoine et Isabelle, cela me semble nécessaire dans la mesure où les histoires familiales constituent l’intérêt essentiel de ce livre historique, très dense. On est ainsi davantage dans la description que dans la narration et c’est peut-être le seul défaut que je reprocherai à ce livre : il manque parfois d’épaisseur romanesque et se concentre davantage sur l’histoire avec un grand H que sur les personnages. Néanmoins, ce qui est décrit est absolument passionnant et l’on est plongé dans ce tourbillon d’événements avec grand plaisir. Une belle leçon d’histoire.


Antoine et Isabelle a reçu le Prix Page des libraires 2010 et le Prix Laurent Bonelli (Virgin/Lire) 2010.


Vincent Borel, Antoine et Isabelle, Sabine Wespieser Editeur, 2010. 489 p., 24 €.


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03 octobre 2010

Fabienne Jacob, Corps, Buchet-Chastel, 2010.

J’aurais aimé pouvoir aimer Corps de Fabienne Jacob car son intention est belle : raconter les histoires corpsde femmes ordinaires qui viennent à l’institut de beauté d’une petite ville. Mais l’alchimie n’a pas opéré sur moi, peut-être parce que Fabienne Jacob n’a pas voulu se contenter du quotidien de ces femmes, ni même de leurs corps alors que cela semblait être son sujet. J’attendais une certaine singularité dans le rapport qu’entretient l’esthéticienne avec les corps et j’ai finalement lu les histoires passées des clientes avec une impression de « déjà-lu ». Une déception.


Un roman "bien ancré dans la réalité" pour Keisha, Clara l'a bien aimé mais l'a trouvé un peu court, Mathilde a été déçue, tout comme Malice et Theoma.


Fabienne Jacob, Corps, Buchet-Chastel, 2010. 156 p., 13,50 €.


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08 septembre 2010

Yves Ravey, Enlèvement avec rançon, Minuit, 2010.

    Un livre qui s’appelle Enlèvement avec rançon publié chez Minuit ? On s’attend à une relecture de la littérature de genre par un auteur proche de l’esthétique Minuit. Et on a raison puisqu’il s’agit bien d’unravey roman noir avec des histoires d’enlèvement, de rançon (tiens donc !) et de truands le tout écrit dans un style clinique et distancié. L’enlèvement est décrit pratiquement en temps réel et comme il est perpétré par deux frères, on assiste en même temps à leurs règlements de compte familiaux.


   Et à part ça ? Eh bien pas grand-chose. Ce livre se lit très vite et s’oublie aussi vite. L’économie de moyens donne par contraste plus d’effet à ce qui est raconté (violence sociale, économique, familiale qui ne sont qu’effleurées) mais sans totalement convaincre. Pour moi, il ne s’agit ni d’un grand roman noir, ni d’une relecture décalée et/ou pertinente du genre. Trop de sécheresse nuit assurément à l’exercice de style.


   En cherchant d’autres avis sur Enlèvement avec rançon, je suis tombée sur plusieurs lecteurs enthousiastes de Cutter, le précédent titre de Ravey. Ainsi, soit je suis passée à côté du texte, soit Cutter pourrait me plaire davantage. Cette rencontre ratée avec Ravey me donnerait presqu’envie de reprendre rendez-vous. A suivre (peut-être !).

Yves Ravey, Enlèvement avec rançon, Minuit, 2010. 144 p., 13,50 €.

 

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13 mai 2010

Bruno Tessarech, La machine à écrire, Le Dilettante, 1996.

« Mon métissage s’achevait. Je devenais nègre à part entière. Esclave des auteurs. Avec au bout, bien sûr, l’espoir abolitionniste. » p. 141.


   Voici un livre dont on aimerait citer de nombreux extraits : petites phrases qui font mouche, pensées pertinentes sur l’écriture et l’existence…La machine à écrire en regorge. Louis est ce qu’on appelle un nègre. Il le devient par hasard, en se laissant porter par les tessarechrencontres et les menus événements de son existence. D’abord dans l’ombre de son ami d’enfance, Charles-Hubert, homme politique qui prêterait à sourire s’il n’était pas aussi réaliste, Louis se retrouve à réécrire les mémoires et les vies des autres. « La vie des autres m’a toujours intéressé, par différence avec la mienne. » p.57. Cette indifférence à sa propre existence l’entraîne dans une boulimie biographique qui lui fait perdre pied. Car lorsque l’on passe sa vie à mettre ses pas dans ceux des autres, que reste-t-il au fond de soi-même ?


   Ce court récit interroge l’identité du nègre et au-delà de tout artiste amené à créer ou à recréer d’autres vies que la sienne. Pouvoir des mots et de l’imaginaire, à la fois enivrant et dangereux et qui ne s’exerce pas sans souffrances. Louis a pour figures tutélaires, Paul Léautaud et Paul Morand et sans même avoir lu une ligne de ces écrivains, je crois deviner que l’atmosphère surannée et mélancolique qui émane de ce récit n’est pas étrangère à l’univers de ces deux Paul. J’ajouterai comme référence Henri Calet pour ce mélange si particulier de tristesse et d’humour mordant.


Bruno Tessarech, La machine à écrire, Le Dilettante, 1996. 224 p., 15 €. (Epuisé). Existe en poche chez Folio, 6,10 €.


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