Pascal Garnier, Cartons, Zulma, 2012.
Dès les premières lignes on retrouve l’atmosphère propre aux romans de Pascal Garnier : humour noir, ironie vacharde et un peu de tendresse tout de même !
Un roman posthume dans la lignée du Grand loin paru en 2009 : personnages en marge, à la dérive, lâchés dans un monde incompréhensible. Ici, c’est un déménagement et sa cohorte de cartons qui noient Brice, la cinquantaine souffreteuse. Blanche, apparition blafarde, pourra-t-elle lui redonner goût à la vie ?
Une description mordante sans pareil des mœurs villageoises, une lente descente vers les abîmes avec toujours ce regard des désespérés qui aiment la vie malgré tout.
Pascal Garnier, Cartons, Zulma, 2012. 182 p., 17,25 €.
Delphine Coulin, Samba pour la France, Seuil, 2011.
Sans papiers, l’homme perd-il son identité ? Après 10 ans passés en France à travailler et à payer des impôts, Samba Cissé va à la Préfecture pour obtenir sa carte de séjour. Le piège se referme, Samba est envoyé au centre de rétention de Vincennes. La Cimade l’aide à régulariser sa situation mais rien n’y fait, Samba doit être expulsé.
Homme privé de papiers, de droits et d’identité, homme soumis aux travaux les plus harassants, voilà ce que devient Samba. Humiliation, peur, mensonges. Pourtant, Samba aime la France et veut y rester, cette France « moisie » qui ne veut plus de lui.
Le parcours de Samba est l’archétype de ce que vivent des milliers de clandestins aujourd’hui en Europe. Ce livre absolument déchirant nous oblige à ouvrir les yeux sur une réalité complexe, pourtant simplifiée à l’outrance, particulièrement lors des périodes électorales. « Eux » ou « Nous », « notre » travail, « leur » présence, et pourtant leur regard, notre aveuglement. Certes Delphine Coulin n’évite pas un certain manichéisme mais la dignité bafouée des sans-papiers mérite peut-être d’en passer par là.
Un livre salutaire, un livre à lire et à faire lire pour connaître le visage de notre pays et en donner un à ceux qui survivent dans l'ombre.
Delphine Coulin, Samba pour la France, Seuil, 2011. 305 p., 19 €.
Jean-Claude Lalumière, Le front russe, Le Dilettante, 2010.
Vous qui n’êtes pas fonctionnaire, vous pensez certainement que la vie dans les ministères est glamour au possible, exaltante et riche en aventures…Eh bien vous vous trompez : on peut travailler au Ministère des Affaires Etrangères et ne jamais mettre le pied dans un avion et passer des journées ternes où la mort d’un pigeon parisien devient l’événement du mois.
Raconté comme ça, ce roman au titre énigmatique va vous paraître morose et pourtant Jean-Claude Lalumière m’a fait hurler de rire avec ses mésaventures d’homo diplomaticus mis au placard. Que voulez-vous, ça s’appelle le talent : réussir à rendre tout épisode ministériel digne d’un gag de Buster Keaton et à donner de la couleur au marron de la vie salariale.
Par l’évocation bien sentie de ses souvenirs d’enfance, entre tyrannie maternelle, mélancolie et petites humiliations scolaires, le narrateur crée en contrepoint des éclats de rire, une douce nostalgie poignante.
Un roman très attachant sur une certaine « normalité » occidentale.
Agathe et La libellule bleue ont ri elles aussi.
Jean-Claude Lalumière, Le front russe, Le Dilettante, 2010. 252 p., 17 €. Illustration de couverture : Lucia Di Bisceglie.
Gérard Mordillat, Les vivants et les morts, Calmann-Lévy, 2005.
Fin 2010, Mordillat a adapté son propre roman pour la télévision. Les critiques élogieuses notamment lues dans Télérama m’ont donné envie de lire le livre (à défaut de voir le téléfilm vu que je n’ai pas de lucarne !) Mordillat a le sens du souffle romanesque et son récit-fleuve se lit comme un roman feuilleton du 19ème siècle. De nombreux personnages, un contexte social passionnant, le sens du dialogue, pas de doute, voilà du bel ouvrage.
Pas très original, la référence à Zola saute pourtant aux yeux mais il s’agit là d’un Zola résolument populaire : Mordillat n’a pas peur des mots crus, des scènes de sexe et d’un style très facile à lire. Les vivants et les morts nous rappelle que la classe ouvrière existe encore sans pour autant nous bercer d’illusions sur la portée des luttes sociales.
Un pavé (700 pages !) dans la mare, des personnages inoubliables et l’exaltation des grands jours : un cocktail Molotov littéraire imparable !
Melisander, et Maxi ont aimé aussi.
Gérard Mordillat, Les vivants et les morts, Calmann-Levy, 2005. 655 p., 20,95 €. Existe en livre de poche, 829 p., 8,50 €.
Comment va la librairie
Deux
regards pour un même mal : la soumission du produit livre au capitalisme à
tout crin ou comment confondre un livre et un pack de Kro (pourtant, il me
semblait que la ressemblance était lointaine.)
Isabelle Desesquelles était la
directrice de Privat à Toulouse, une librairie où les libraires lisent et aiment
les livres. Le rachat par Bertelsmann signe la fin d’une époque et de la « rationalisation »
des méthodes de travail à l’affublement des libraires d’un gilet orange fluo,
rien ne sera épargné à la vénérable institution.
Quelles conclusions en tire
Isabelle Desesquelles dans Fahrenheit 2010 ? Les nouveaux managers pervertissent un système qui
fonctionnait correctement au point que la librairie perd des clients, les
stocks sont gérés en dépit du bon sens et l’unique obsession de blondinet, le
chef arrogant et ignare, est de fourguer des cartes de fidélité à un maximum de
clients. Inutile de dire que l’amour du livre devient absolument superflu
(voire suspect !).
Desesquelles raconte le sabotage de Privat par le menu,
ce qui donne un texte très documenté et même parfois technique mais fort
instructif. Néanmoins, l’opposition systématique entre la librairie
traditionnelle et la multinationale reste manichéen : je suis tout à fait
d’accord avec sa critique de Bertelsmann mais il ne faut pas non plus
sanctifier les indépendants qui ont aussi leurs failles.
Un récit bien morose
mais malheureusement réaliste.
Leslie Plée a elle débuté sa carrière de
libraire dans une « grande surface de produits culturels » et a vite
déchanté. Dans Moi vivant, vous n’aurez
jamais de pauses (réplique véridique d’un manager !!!), ses dessins au
trait simple et rigolo raconte avec beaucoup d’humour l’apprentissage d’un
métier bien plus ingrat qu’il n’y paraissait. Si Desesquelles dramatise et
adopte un ton désespéré, Leslie Plée a décidé de nous faire rire et c’est
franchement réussi.
C’est tout aussi ahurissant de bêtise (« je l’ai toujours
dit : en tête de gondole, de la Kronenbourg, pas de la Hoegaarden ! »
p. 38 Je rappelle qu’il s’agit
d’une surface de « produits culturels »…) mais on en rit jaune, que l’on
soit libraire ou pas.
Le blog de Leslie Plée et quelques billets sur Fahrenheit 2010 : La soupe de l'espace, Boules de fourrure et Charlène.
Après ces deux lectures, il est légitime de s’inquiéter pour l’avenir du livre : la loi Lang sur le prix unique du livre, la TVA à 5,5% ou encore les subventions pour les librairies indépendantes semblent être les derniers remparts économiques à la survie de magasins qui proposent un choix large et varié. Le commerce électronique bouleverse aussi la donne et en tant que bibliothécaire, je me demande combien de temps encore je pourrai acheter autre chose que du marc-levy (même si je ne dénigre pas ce type d’auteurs.)
Isabelle Desesquelles, Fahrenheit 2010, Stock, 2010. 191 p., 16 €. Leslie Plée, Moi vivant, vous n'aurez jamais de pauses ou comment j'ai cru devenir libraire, Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2009. 95 p., 15 €. Photo : Librairie L'atelier du 9ème par Saad Kadhi (photo sous licence CC).
Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, Blanche, 2010.
Onde
de choc dans un groupe de presse enfantine : le rachat par un financier
qui n’a que faire de l’enfance bouleverse tout. C’est un changement d’ère mais
aussi de culture, de philosophie, d’approche du monde. Le financier, lui, veut
des choses simples à financer, des choses qui rapportent. Il n’est pas
philanthrope et pense que tout le monde doit devenir comme lui.
Exit l’imagination,
bonjour la consommation.
Ce rachat, Nathalie Kuperman l’a vécu de l’intérieur,
quand Fleurus Presse en difficulté financière a été « sauvé » par une
société appartenant à un fond d’investissement américain : pour une idée
de ce qui s’est passé, cf sur Internet les comptes rendus des syndicats ou lire
ce livre.
Les employés parlent, à tour de rôle et les fissures, les
compromissions se font jour. Les peurs aussi, des peurs d’enfants, des peurs
intimes. Chaque voix diffère de l’autre,
s’en désolidarise la plupart du temps. Pas de victimisation ou d’angélisme :
chaque employé veut sauver sa peau et pas toujours proprement. En regard, il y
a le chœur qui représente tous les employés, comme un seul bloc, cette fois,
lisse, cohérent et forcément contre le méchant financier. Ce va-et-vient entre le
groupe et l’individu souligne la difficulté de l’action collective : « Parce
que les êtres humains ont leur raison humaine, nous doutons du partage »
p.91. S’allier, oui, mais le soir, quand
on est seul chez soi avec sa lettre de licenciement, que peuvent les collègues ?
Nous étions des êtres vivants porte un regard lucide et sans complaisance sur le monde du travail plongé dans la tourmente. Chacun s’y révèle nu et sans défense, comme dans toute tragédie.
Les avis de Vincent Jolit sur Rhinocéros, Sharon, RoseSelavy, Aurore.
Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, Blanche, 2010. 16,90 €.
Vincent Borel, Antoine et Isabelle, Sabine Wespieser Editeur, 2010.
Vincent
Borel relate la destinée de deux familles qui n’ont en commun que de vivre à la
même époque (1915-1945) : d’un côté, les familles d’Antonio et Isabel qui
fuient la misère et la famine des campagnes espagnoles et s’installent à
Barcelone, de l’autre, l’ascension et les soubresauts de la dynastie Gillet,
famille lyonnaise reine du textile.
Borel plonge ainsi dans sa propre histoire
familiale puisqu’Antoine et Isabelle sont ses grands-parents et leurs vies
nécessitaient bien un roman : leur histoire est celle de la montée de l’anarchisme à Barcelone, des revendications
ouvrières canalisées par de nombreux syndicats et aussi du rayonnement
international de Barcelone. Puis des heures encore bien plus sombres viennent
hanter la mémoire familiale : guerre civile de 1936 et Seconde Guerre Mondiale
qui voit Antonio se faire déporter à Mauthausen.
En parallèle, Borel a choisi
une famille de la grande bourgeoisie industrielle, certainement pour créer un
contrepoint. Les Gillet font fortune dans la soie naturelle pour ensuite se
lancer avec grand succès dans les tissus industriels. La chimie a de nombreuses
applications et du tissu à l’ypérite il n’y a qu’un pas. Tandis que les hommes
de la famille amassent des millions grâce
au gaz moutarde, les femmes, à travers des fondations de charité soignent ces mêmes
pauvres bougres détruits par les inventions de leurs maris. Ironie tragique. On
voit également en action le mécanisme pervers du paternalisme patronal et l’incompréhension
des Gillet face aux révoltes d’ouvriers pourtant si bien traités. Grâce à l’histoire
des Gillet, Borel dresse le tableau du capitalisme moderne déjà bien installé :
fortunes industrielles, collusion presque naturelle entre milieux d’affaires et
hommes politiques, spéculations boursières mortifères qui aboutissent au jeudi
noir de 1929.
Il est rare que je m’appesantisse sur le résumé d’un livre mais pour Antoine et Isabelle, cela me semble nécessaire dans la mesure où les histoires familiales constituent l’intérêt essentiel de ce livre historique, très dense. On est ainsi davantage dans la description que dans la narration et c’est peut-être le seul défaut que je reprocherai à ce livre : il manque parfois d’épaisseur romanesque et se concentre davantage sur l’histoire avec un grand H que sur les personnages. Néanmoins, ce qui est décrit est absolument passionnant et l’on est plongé dans ce tourbillon d’événements avec grand plaisir. Une belle leçon d’histoire.
Antoine et Isabelle a reçu le Prix Page des libraires 2010 et le Prix Laurent Bonelli (Virgin/Lire) 2010.
Vincent Borel, Antoine et Isabelle, Sabine Wespieser Editeur, 2010. 489 p., 24 €.
Fabienne Jacob, Corps, Buchet-Chastel, 2010.
J’aurais
aimé pouvoir aimer Corps de Fabienne
Jacob car son intention est belle : raconter les histoires
de femmes
ordinaires qui viennent à l’institut de beauté d’une petite ville. Mais
l’alchimie n’a pas opéré sur moi, peut-être parce que Fabienne Jacob n’a pas
voulu se contenter du quotidien de ces femmes, ni même de leurs corps alors que
cela semblait être son sujet. J’attendais une certaine singularité dans le
rapport qu’entretient l’esthéticienne avec les corps et j’ai finalement lu les
histoires passées des clientes avec une impression de « déjà-lu ». Une
déception.
Un roman "bien ancré dans la réalité" pour Keisha, Clara l'a bien aimé mais l'a trouvé un peu court, Mathilde a été déçue, tout comme Malice et Theoma.
Fabienne Jacob, Corps, Buchet-Chastel, 2010. 156 p., 13,50 €.
Yves Ravey, Enlèvement avec rançon, Minuit, 2010.
Un
livre qui s’appelle Enlèvement avec
rançon publié chez Minuit ? On s’attend à une relecture de la
littérature de genre par un auteur proche de l’esthétique Minuit. Et on a
raison puisqu’il s’agit bien d’un
roman noir avec des histoires d’enlèvement,
de rançon (tiens donc !) et de truands le tout écrit dans un style
clinique et distancié. L’enlèvement est décrit pratiquement en temps réel et
comme il est perpétré par deux frères, on assiste en même temps à leurs règlements
de compte familiaux.
Et à part ça ? Eh bien pas grand-chose. Ce livre se
lit très vite et s’oublie aussi vite. L’économie de moyens donne par contraste
plus d’effet à ce qui est raconté (violence sociale, économique, familiale qui
ne sont qu’effleurées) mais sans totalement convaincre. Pour moi, il ne s’agit
ni d’un grand roman noir, ni d’une relecture décalée et/ou pertinente du genre.
Trop de sécheresse nuit assurément à l’exercice de style.
En cherchant d’autres avis sur Enlèvement avec rançon, je suis tombée sur plusieurs lecteurs enthousiastes de Cutter, le précédent titre de Ravey. Ainsi, soit je suis passée à côté du texte, soit Cutter pourrait me plaire davantage. Cette rencontre ratée avec Ravey me donnerait presqu’envie de reprendre rendez-vous. A suivre (peut-être !).
Yves Ravey, Enlèvement avec rançon, Minuit, 2010. 144 p., 13,50 €.
Bruno Tessarech, La machine à écrire, Le Dilettante, 1996.
« Mon
métissage s’achevait. Je devenais nègre à part entière. Esclave des auteurs.
Avec au bout, bien sûr, l’espoir abolitionniste. » p. 141.
Voici un livre dont on
aimerait citer de nombreux extraits : petites phrases qui font mouche,
pensées pertinentes sur l’écriture et l’existence…La machine à écrire en regorge. Louis est ce qu’on appelle un
nègre. Il le devient par hasard, en se laissant porter par les
rencontres et
les menus événements de son existence. D’abord dans l’ombre de son ami d’enfance,
Charles-Hubert, homme politique qui prêterait à sourire s’il n’était pas aussi
réaliste, Louis se retrouve à réécrire les mémoires et les vies des autres. « La
vie des autres m’a toujours intéressé, par différence avec la mienne. » p.57. Cette indifférence à
sa propre existence l’entraîne dans une boulimie biographique qui lui fait
perdre pied. Car lorsque l’on passe sa vie à mettre ses pas dans ceux des
autres, que reste-t-il au fond de soi-même ?
Ce court récit interroge l’identité
du nègre et au-delà de tout artiste amené à créer ou à recréer d’autres vies
que la sienne. Pouvoir des mots et de l’imaginaire, à la fois enivrant et dangereux
et qui ne s’exerce pas sans souffrances. Louis a pour figures tutélaires, Paul Léautaud
et Paul Morand et sans même avoir lu une ligne de ces écrivains, je crois
deviner que l’atmosphère surannée et mélancolique qui émane de ce récit n’est
pas étrangère à l’univers de ces deux Paul. J’ajouterai comme référence Henri
Calet pour ce mélange si particulier de tristesse et d’humour mordant.
Bruno Tessarech, La machine à écrire, Le Dilettante, 1996. 224 p., 15 €. (Epuisé). Existe en poche chez Folio, 6,10 €.


