08 novembre 2009
Philip Roth, Exit le fantôme, Gallimard, Du monde entier, 2009.
Pour les lecteurs de Philip Roth, Nathan Zuckerman est
plus qu’un nom connu, c’est un familier dont ils ont pu suivre toute l’évolution
à travers de nombreux romans. Exit le
fantôme leur donne une dernière fois ( ? soyons optimiste, il ne meurt
pas au cours du roman…) des nouvelles de l’écrivain.
Après onze années de
réclusions volontaires à la campagne, le voilà de retour à New York, confronté
à ses contemporains qu’il ne comprend plus. Philip Roth aurait pu profiter
comme à l’habitude de cette situation prometteuse pour une analyse de l’Amérique
de 2004 : certes, il l’esquisse notamment par le bais de la réélection de
Bush fils et des utilisations abusives du téléphone portable mais il s’attache
davantage à la déchéance physique et intellectuelle de son héros. On pourra
regretter donc cette impasse sur un sujet passionnant. Mais après tout, se
questionner sur la société américaine, c’est ce que fait la majeure partie des
écrivains américains traduits en France : on aura donc de quoi se mettre
sous la dent avec d’autres romans.
Exit
le fantôme est plus le récit universel de la vieillesse et de ses ravages.
L’être tout entier se trouve réduit aux contraintes d’un corps défaillant :
difficile à vivre encore plus pour un esprit libre qui a toujours voulu se
singulariser et que le déclin rapproche des autres. Comment continuer à écrire
quand on ne se souvient plus de la page précédente ?
Une tristesse
désabusée traverse tout le texte et l’amertume qui atteint Zuckerman le fait
douter de l’avenir même de la littérature. Mais, comme on ne se refait pas, il
fantasme tout de même copieusement sur une jeune new-yorkaise et se sert de
cette relation pour retrouver sa vigueur littéraire. Pour combien de temps
néanmoins ?
« D’une façon ou d’une autre, comme une flèche ou
errant sans but, on arrive toujours à la fin du chemin. » p.197
« Il mourut comme nous mourons tous : en
parfait amateur » p. 297
Amis neurasthéniques, bonsoir !
Cathe et Gaélig de Seren dipity ont beaucoup aimé.
Philip Roth, Exit le fantôme, Gallimard, Du monde entier, 2009. (Exit Ghost). Traduit de l'anglais par Marie-Claire Pasquier. 326 p., 21 €.
06 octobre 2009
A.M. Homes, Le sens de la famille, Actes Sud; Lettres américaines, 2009.
Le sens de la famille est le récit autobiographique d’une
enfant adoptée, fruit d’une liaison adultérine entre un homme marié, d’âge mûr et
une jeune fille. L’enfant fut abandonné et finalement adopté par un couple d’universitaires
juifs new-yorkais. A l’âge de 30 ans, après avoir fantasmé pendant des années
sur ses parents inconnus, A.M.Homes voit surgir brutalement sa mère biologique.
Le portrait qui en est fait ressemble au rêve américain qui aurait tourné au
cauchemar : se comportant comme une petite fille, la mère est une paumée dépressive
dont la vie a été gâchée par l’abandon de sa fille. « Après 31 ans, elle
est revenue réclamer la vie qu’elle n’a jamais eue. » au point de devenir
complètement intrusive dans la vie de sa fille.
Le père, quant à lui, n’a pas
changé d’un pouce et se comporte toujours en égoïste qui protège son confort
familial. Le contraste entre la famille adoptive et les parents biologique est
tel qu’il dessine deux visions de la société américaine, deux mondes qui n’ont
tellement rien à voir qu’ils ne peuvent communiquer. A.M.Homes dissèque les
effets dévastateurs de cette schizophrénie entre le biologique et l’éducatif. Sa
vie s’en trouve bouleversée puisqu’elle se sent longtemps dépossédée de sa
propre existence.
Elle en fait un récit quasiment psychanalytique, parfois
impudique, toujours étonnant et passionnant.
Cathe a aussi aimé mais Cathulu juge l'expérience trop intime pour pouvoir aimer ou pas...
A.M. Homes, Le sens de la famille, Actes Sud, Lettres américaines, 2009. (The Mistress's Daughter). Traduit de l'américain par Yoann Gentric. 234 p., 19,80 €.
24 août 2009
Edward Abbey, Le feu sur la montagne, Gallmeister, Noire, 2008.
John
Vogelin est un dur à cuire : vieux rancher du Nouveau-Mexique, il a passé
toute sa vie sur une terre désertique et inhospitalière. Mais pour lui, ce
désert peuplé de cougars et de coyotes est le paradis sur terre et rien ni
personne ne pourra l’en chasser. Ainsi, lorsque l’Armée décide de l’exproprier
pour y installer un champ de tir de missiles (nous sommes dans les années
soixante et la Guerre Froide est à son
plus fort), le vieux Vogelin, têtu comme une mule, s’accroche à sa terre et
refuse de partir. Son petit-fils, Billy, présent pour les vacances d’été, l’admire
et l’épaule dans son combat désespéré.
Si le rapport de force entre le pouvoir américain et
le vieil homme amoureux du désert et de la solitude constitue le cœur du récit,
Abbey n’en néglige pour autant pas le portrait d’un homme, certes entêté, mais
admirable d’intégrité. Droit dans ses bottes, le rancher ne cède pas un pouce
de terrain ; son côté bourru cache évidemment une sensibilité qui s’exprime
dans les rapports qu’il entretient avec son petit-fils.
Vogelin agit certes par
intérêt personnel mais son attitude symbolise la
vision critique d’un pays matérialiste qui néglige la splendeur de ses grands
espaces. D’où, bien évidemment, de magnifiques descriptions de paysages lors
des chevauchées à travers le désert. Une profonde sérénité émane de ces
passages et la relation apaisée entre les hommes et la nature est considérée
comme un art de vivre.
Une ode sans concession à la nature et à l’engagement : salutaire, encore (surtout?) de nos jours…
Edward Abbey, Le feu sur la montagne, Gallmeister, Noire, 2008. (Fire on the Mountain). Traduit de l'anglais par Jacques Mailhos. Première parution américaine : 1962. 211 p., 22 €.
07 juillet 2009
Joyce carol Oates, Nous étions les Mulvaney, Stock, Nouveau cabinet cosmopolite, 1998.
Refermer le livre d’Oates revient à se
séparer d’une famille dont chaque membre nous était devenu aussi intime (voire
peut-être même plus) que notre propre famille ou nos amis. Mais longtemps
après, les Mulvaney continuent à nous habiter : lorsque l’on voit une
jeune fille d’une bonté touchante mais peut-être trop naïve pour le monde qui l’entoure,
lorsqu’on écoute un adolescent sûr de lui, frondeur et inexpérimenté aussi,
lorsqu’une maman un peu follette mais tellement enthousiaste et sympathique nous
parle avec passion de choses et d’autres. Les Mulvaney ont une telle profondeur
qu’ils deviennent réels et lire leur histoire pousse parfois à la langueur,
souvent à une tristesse à faire pleurer les pierres.
Ce livre est ma première
rencontre avec l’écriture de Joyce Carol Oates et sa connaissance aiguisée de l’âme
humaine : j’ai vécu deux semaines en communion avec les Mulvaney,
ressentant leur propension au bonheur et leur chute du Paradis presque comme si
elles étaient miennes. Ainsi, parfois, lorsqu’une œuvre touche à des régions trop
sensibles, on l’adore mais on aime aussi la quitter. Certes, l’épilogue qui clôt
la longue histoire des Mulvaney apporte une note d’espoir mais c’est la souffrance
violente, la lâcheté des parents et l'injustice infligée aux enfants que l’on retient, qui
hante le lecteur…et que l’on veut oublier.
Quelques jours après avoir fini le livre,
je m’efforce de repenser à l’amour qui a pu unir les Mulvaney à un moment de
leur histoire, à la place merveilleuse qu’occupent les animaux dans leurs cœurs,
à leur fantaisie et leur singularité.
Merci au Blogoclub de m’avoir fait découvrir ce grand livre américain ! Pour plus d’informations sur le résumé et pour d’autres impressions de lecture, allez voir les blogs de Sylire et Lisa qui recensent tous les billets sur Nous étions les Mulvaney.
Joyce Carol Oates, Nous étions les Mulvaney, Stock, Nouveau Cabinet Cosmopolite, 1998. (We Were the Mulvaneys, 1996). Traduit de l'anglais par Claude Seban. 597 p., 23 €.
29 juin 2009
Helene Hanff, 84, Charing Cross Road, Autrement, Littératures, 2001.
Voici
un livre déjà bien repéré par les amoureux des livres et des librairies (la quatrième de couv’ assure même que
c’est un « livre culte » !) Ma première surprise en le
découvrant est de voir qu’il s’agit d’un échange épistolaire entre deux
personnes réelles et non d’une fiction.
Helene Hanff est une scénariste américaine. Après-guerre, elle décide de se constituer
une solide culture classique mais les librairies new-yorkaises ne lui
conviennent pas. Elle répond alors à la petite annonce de Marks and Co,
vénérable librairie sise au 84, Charing Cross Road, London. S’ensuit une
correspondance entre Helene l’américaine et Frank, l’un des libraires
londoniens qui durera de 1949 aux années 60 ! Leurs courriers soulignent
avec malice les différences culturelles entre les Etats-Unis et la
Grande-Bretagne : ils ont beau parler la même langue, leur rapport à
l’autre est bien différent. Helene est rigolote, exubérante et très directe
quand Frank conserve en toutes circonstances sa réserve, sa sobriété et son
flegme.
Evidemment, comme leur correspondance porte sur les livres, les
lettres sont truffées d’allusions et de références à la culture anglo-saxonne
classique que de nécessaires notes en bas de pages viennent éclairer.
Une touchante histoire d’amitié, pleine d’humour et d’érudition, entre deux amoureux des livres.
Helene Hanff, 84, Charing Cross Road, Autrement, Littératures, 2001. 113 p., 12,20 €. Existe en Livre de Poche à 5,50 €.
08 juin 2009
Laurie Colwin, Frank et Billy, Autrement, Littératures, 1999.
Pourquoi
tombe-t-on amoureux ? Parce que l’autre est notre alter ego ou au contraire
notre exact opposé ? Le sait-on un jour ?...Frank et Billy parle de
ce sentiment à la fois commun, mystérieux, futile et profond qu’est l’amour, à
travers l’histoire d’une relation adultérine. Frank a la cinquantaine, une vie
comblée, une femme raffinée. Pourtant, le voilà au lit avec Billy, sa
maîtresse. Elle, c’est tout l’inverse de Vera, la femme de Frank. Billy s’habille
comme l’as de pique, n’a que faire de la décoration intérieure et déteste les
mondanités. Comme Frank, elle s’épanouit dans son mariage. Pourtant, Frank et
Billy sont attachés l’un à l’autre. « Pour elle, notre liaison était
possible que parce que nous nous fréquentions à petites doses. Une tranche de
vie ordinaire nous serait fatale. » p. 23
Laurie Colwin cherche à capturer
l’insaisissable, les battements de cœur, dans une prose précise, nostalgique et
tendre. Elle y parvient justement en soulignant tout ce qui reste étranger chez
l’autre, tout ce qui peut encore surprendre. Dans le premier chapitre, Frank
parle de sa maîtresse et c’est là que le ton est le plus doux. Puis, le
narrateur devient extérieur et en prenant de la distance, on voit les nuances sentimentales
apparaître : l’inquiétude est permanente, l’agacement point parfois et la
dépendance à l’autre est obsédante. « Il
avait souvent l’impression qu’être amoureux, c’était avoir un oiseau pris dans
les cheveux. »p. 80 Le portrait de Billy, femme à la fois attachante et
revêche est aussi un aspect très réussi du roman.
Une lecture que l’on fait le
sourire aux lèvres et le cœur un peu serré.
Clarabel est une spécialiste de Laurie Colwin puisqu'elle a lit tous ses livres!
Laurie Colwin, Frank et Billy, Autrement, Littératures, 1999. (Another Marvelous Thing). Traduit de l'anglais par Elishéva Marciano. 146 p., 14,95 €. Existe en livre de poche à 6 €.
04 mai 2009
Mark Safranko, Putain d’Olivia, 13e Note Editions, 2009.
D’entrée de jeu,
Safranko se place sous le patronage artistique de ses maîtres : Henry
Miller, Bukowski, John Fante et plus surprenant pour un auteur américain,
le Philippe Djian des années 80 et de 37°2 le matin (Djian qui s’est lui-même
largement inspiré, à cette période, des auteurs précédemment cités.)
Putain d’Olivia
réunit sans peine les ingrédients que l’on trouve habituellement dans cette
littérature de la déglingue et du désespoir. Max le narrateur,
apprenti-écrivain, tombe sous la domination d’Olivia, une femme fatale
capricieuse, volcanique et imprévisible. Leur relation, essentiellement fondée
sur le sexe, se heurte rapidement aux aléas du quotidien : comment trouver
de l’argent et avoir assez de temps pour écrire ? Leurs conditions de vie
se détériorent jusqu’au sordide mais ils ne peuvent vivre l’un sans l’autre.
Putain d’Olivia est une succession de scènes de sexe, d’enguelades avec
chapelets d’injures et de descriptions de petits boulots alimentaires. Max
déverse à longueur de pages son amertume, son désespoir et son incompréhension
face à l’impuissance qu’il ressent à s’extirper de l’enfer dans lequel il s’est
lui-même plongé. Le style, très oral, est relâché afin de rendre au mieux la
désinvolture désenchantée du narrateur.
Autant dire que si l’on a déjà lu
Bukowski et les autres, Putain d’Olivia n’apporte aucune surprise, aucune
nouveauté aux thématiques éculées des losers dépressifs. Pourquoi alors
continuer à écrire ce genre de prose ? A lire la présentation de l’éditeur,
on s’aperçoit que ce récit puise allègrement dans la vie même de l’auteur. A
mon sens, néanmoins, rien de proprement littéraire ne vient transcender cette
base autobiographique. Un style plus ouvertement argotique ou imagé aurait pu
sauver le texte.
Putain d’Olivia pourra tout de même plaire à ceux qui sont
fascinés par le cauchemar américain et ses chantres (même s’il me semble
préférable de lire les originaux !...)
Mark Safranko, Putain d'Olivia, 13e Note Editions, 2009. Traduit de l'anglais par Nadine Gassie (Hating Olivia). 319 p., 19€.
07 avril 2009
Jonathan Raban, Surveillance, Christian Bourgois, 2009.
Surveillance commence par l’explosion d’une bombe qui plonge
Seattle dans le chaos : blessés hagards, cadavres ensanglantés et
contamination presque visible. Sauf que tout est faux, mis en scène et bien sûr
filmé par le ministère de la Sécurité intérieure à des fins de sensibilisation.
Dans un monde où la représentation de la réalité importe souvent plus que la
réalité elle-même, il devient quasiment impossible d’accéder à la vérité des
choses, des personnes, des faits. Chaque personnage détient sa propre version
de la réalité et qui peut dire qu’elle est moins vérace que celle de son
voisin ? Surveillance ausculte
ce jeu de dupes permanent à travers le quotidien de quelques habitants de
Seattle : Lucy, la journaliste qui réécrit la vie des autres, Ted,
l’acteur qui participe aux simulacres du gouvernement tout en le dénonçant, August
Vanags, l’écrivain qui réinvente sa propre vie jusqu’au malaise.
L’autre aspect
central du roman est le processus de la peur : Surveillance démonte les mécanismes de la peur et de la paranoïa pour
mieux les mettre à nu. Une typologie de la peur s’établit même grâce aux
personnages : August Vanags, le conservateur pro-Bush, estime que le monde
est engagé dans une nouvelle guerre mondiale entre Américains et terroristes, Monsieur
Lee, l’émigré chinois, veut sécuriser et aseptiser les rares lieux qui ne le
sont pas encore, Lucy, la progressiste démocrate, épie tout de même tout
inconnu un peu trop suspect…Chacun s’enferre dans ses obsessions, ce qui donne
lieu à de longs débats et autres discours intérieurs.
L’analyse de la société américaine qui est développée dans ce roman est certes pertinente mais les moyens romanesques mis en œuvre pour la présenter peuvent ennuyer à la longue. A mon humble avis, ce texte par moment bavard aurait gagné à être (beaucoup) plus court et plus dense. De plus, l’écriture insipide n’aide pas vraiment à soutenir l’attention du lecteur. Dommage…
Jonathan Raban, Surveillance, C.Bourgois, 2009. Traduit de l'anglais par Antoine Cazé. 412 p., 26 €.
18 janvier 2009
Edith Wharton, Ethan Frome, Gallimard, L'imaginaire, 2002.
Avis aux fans de Laura Kasischke !
Dans l’un des Inrocks de décembre 2008, elle nous conseille de lire Ethan Frome d’Edith Wharton car (je cite
de mémoire…) ce roman lui a montré comment construire et écrire une histoire
romanesque. Grâce à Laura K., j’ai donc découvert Edith Wharton et j’en suis
très heureuse mais aussi bouleversée.
Au début du 20 ème siècle, Ethan Frome
vit à Starkfield, une petite ville du Massachusetts ensevelie sous la neige
pendant l’hiver. Il est fermier, propriétaire d’une scierie et ces diverses
activités lui rapportent un maigre revenu. Ethan est marié depuis sept ans déjà
à Zenobia, une femme aigrie et surtout hypocondriaque, lorsqu’arrive Mattie,
une cousine de Zenobia tombée dans le dénuement. Le couple l’héberge contre sa
participation aux travaux de la maison. Tout oppose Zenobia et Mattie :
quand l’une passe la journée à geindre et à se montrer acariâtre, l’autre est
joyeuse, arrangeante, douce et légère. Bien vite, une communion spirituelle
naît entre Ethan et Mattie, une communion tissée de petits riens : le même
amour de la nature, des moments partagés où les paroles sont rares et les cœurs
apaisés. Mais, Zenobia, jalouse de cette complicité, cherche à la détruire en
renvoyant Mattie.
Je n’en dis pas plus même si l’on sait dès les premières
pages que cette histoire connaît une fin terrible. (A ce propos, la quatrième
de couverture du roman dévoile l’histoire dans son entier. Évitez de la lire si
vous voulez garder un peu de surprise.)
Ce récit est tout d’abord profondément
lié au lieu qu’il décrit : la petite ville et ses conditions
météorologiques particulières ont une influence sur les caractères. Les
paysages enneigés et plongés dans la torpeur reflètent l’état d’esprit des
habitants. Lorsqu’arrive le printemps, Ethan et Mattie sont plongés dans un
grand ensemble harmonieux : les connexions entre les mondes animal,
végétal, minéral et humain sont présentes à chaque instant. Ainsi, Mattie est
comparée à des végétaux pour exprimer sa délicatesse ou bien encore les animaux
sont décrits avec une grande tendresse. Tout concourt à l’épanouissement de l’idylle
jusqu’au dénouement qui introduit violemment le chaos et la cruauté.
Ethan Frome est finalement une histoire toute simple mais qui bouleverse par la beauté des personnages et la rude tristesse qui les habite. A lire également pour voir l’influence d’Edith Wharton sur Laura Kasischke !
La critique pertinente et rigolote d'un renard dans une bibliothèque!
Edith Wharton, Ethan Frome, Gallimard, L'imaginaire, 2002. Traduit de l'anglais par Pierre Leyris. 201 p., 7, 50€. Première publication en 1911, traduit en français en 1969.
12 décembre 2008
Laura Kasischke, A moi pour toujours, Bourgois, Littérature étrangère, 2007.
Le titre, comme le cœur qui orne la couverture, en appellent aux codes du roman d’amour. Et il y a effectivement beaucoup d’histoires d’amour dans ce roman de Laura Kasischke. Seulement, la guimauve n’est pas vraiment au rendez-vous puisque dès les premières pages, c’est à la mort d’un lapin que l’on est confronté. Un lapin tombé sous les roues de la fleuriste qui apporte les traditionnelles roses de la Saint-Valentin. Cette scène inaugurale laisse présager la place qu’occuperont Eros et Thanatos à travers tout le récit.
Sherry est professeur dans une petite université du Midwest. Une vie d’Américaine comme des millions d’autres, une maison dans une lointaine banlieue, une famille sans soucis. Ce quotidien ronronnant se trouve peu à peu bouleversé par de mystérieux billets doux déposés dans son casier. Cet admirateur secret trouble Sherry plus que de raison et ravive des fantasmes adultérins chez son mari.
La construction de l’intrigue semble très importante pour Laura Kasischke, et ce jusqu’au dénouement coup-de-poing. A mon sens, cela n’est pourtant pas là quelle est la meilleure : j’aime bien plus dans A moi pour toujours le portrait sensible et désenchanté de Sherry, une mère de quarante ans qui voit son enfant unique devenir un homme et presque un étranger, une épouse encore belle et séduisante mais qui vieillit et se flétrit inexorablement et une fille qui voit son père sombrer vers la mort. Nous sommes plongés dans l’intimité d’une femme, dans ce qu’elle a de plus brut et de plus essentiel.
Puis, comme de nombreux romans américains, A moi pour toujours parle d’une Amérique triomphante, mais en cela même délétère. Le spectre de la guerre n’est jamais loin mais plus encore c’est dans la description des paysages dévastés par les hommes et d’une nature altérée que l’on ressent la virulence du regard de Kasischke. Le désastre est complet et nous sommes maintenant impuissants à le réparer. Cette atmosphère m’a rappelé les livres de Michael Collins, notamment Les âmes perdues et Les profanateurs. Quant à la description d’une banlieue tentaculaire où l’homme n’existe pas sans voiture, j’ai évidemment pensé au récent livre d’Alex MacLean, Over qui fournit à nous, Européens, un réservoir inépuisable d’images de l’espace américain.
Pour toutes ces raisons, A moi pour toujours est un coup de cœur même si je le nuance à cause d’une fin peut-être trop romanesque à mon goût. Le billet enjoué d'Ys, une fan de Kasischke!
Laura Kasischke, A moi pour toujours, (Be Mine), Bourgois, Littérature étrangère, 2007. Traduit de l'anglais par Anne Wicke, 400 p., 25€.
