Deux regards pour un même mal : la soumission du produit livre au capitalisme à tout crin ou comment confondre un livre et un pack de Kro (pourtant, il me semblait que la ressemblance était lointaine.)

   Isabelle Desesquelles était la directrice de Privat à Toulouse, une librairie où les libraires lisent et aiment les livres. Le rachat par Bertelsmann signe la fin d’une époque et de la « rationalisation » des méthodes de travail à l’affublement des libraires d’un gilet orange fluo, rien ne sera épargné à la vénérable institution.

   Quelles conclusions en tire Isabelle Desesquelles dans Fahrenheit 2010 ? Les nouveaux managers pervertissent un système qui fonctionnait correctement au point que la librairie perd des clients, les stocks sont gérés en dépit du bon sens et l’unique obsession de blondinet, le chef arrogant et ignare, est de fourguer des cartes de fidélité à un maximum de clients. Inutile de dire que l’amour du livre devient absolument superflu (voire suspect !).

   Desesquelles raconte le sabotage de Privat par le menu, ce qui donne un texte très documenté et même parfois technique mais fort instructif. Néanmoins, l’opposition systématique entre la librairie traditionnelle et la multinationale reste manichéen : je suis tout à fait d’accord avec sa critique de Bertelsmann mais il ne faut pas non plus sanctifier les indépendants qui ont aussi leurs failles.

Un récit bien morose mais malheureusement réaliste.

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   Leslie Plée a elle débuté sa carrière de libraire dans une « grande surface de produits culturels » et a vite déchanté. Dans Moi vivant, vous n’aurez jamais de pauses (réplique véridique d’un manager !!!), ses dessins au trait simple et rigolo raconte avec beaucoup d’humour l’apprentissage d’un métier bien plus ingrat qu’il n’y paraissait. Si Desesquelles dramatise et adopte un ton désespéré, Leslie Plée a décidé de nous faire rire et c’est franchement réussi.

   C’est tout aussi ahurissant de bêtise (« je l’ai toujours dit : en tête de gondole, de la Kronenbourg, pas de la Hoegaarden ! » p. 38 Je rappelle qu’il s’agit d’une surface de « produits culturels »…) mais on en rit jaune, que l’on soit libraire ou pas.

Le blog de Leslie Plée et quelques billets sur Fahrenheit 2010 : La soupe de l'espace, Boules de fourrure et Charlène.

   Après ces deux lectures, il est légitime de s’inquiéter pour l’avenir du livre : la loi Lang sur le prix unique du livre, la TVA à 5,5% ou encore les subventions pour les librairies indépendantes semblent être les derniers remparts économiques à la survie de magasins qui proposent un choix large et varié. Le commerce électronique bouleverse aussi la donne et en tant que bibliothécaire, je me demande combien de temps encore je pourrai acheter autre chose que du marc-levy (même si je ne dénigre pas ce type d’auteurs.)

Isabelle Desesquelles, Fahrenheit 2010, Stock, 2010. 191 p., 16 €. Leslie Plée, Moi vivant, vous n'aurez jamais de pauses ou comment j'ai cru devenir libraire, Jean-Claude Gawsewitch Editeur, 2009. 95 p., 15 €. Photo : Librairie L'atelier du 9ème par Saad Kadhi (photo sous licence CC).