Pour cette nouvelle création, le metteur en scène Stephane Braunschweig a travaillé avec des comédiens qu’il connaît bien : il confie ainsi le rôle de Lulu à Chloé Réjon qui avait incarné Nora dans Maison de poupée la saison précédente. Wedekind a remanié et peaufiné 20 ans durant la tragédie de Lulu et c’est la version de 1894 que Braunschweig a choisi de mettre en scène, une version précoce donc puisque l’édition finale a paru en 1913. La pièce a largement fait scandale à sa sortie et a été censurée mais aussi édulcorée jusque dans les traductions qui en ont été faites. En France, il aura fallu attendre 1988 pour entendre le texte non expurgé.


   Au bout des quatre heures passées à voir se dérouler la destinée tragique de Lulu, je comprends aisément pourquoi la pièce a été à ce point rejetée. Aujourd’hui encore, le malaise ressenti est très fort et il s’agit bien d’une tragédie dans le sens où elle provoque « terreur et compassion ». Dans des décors dignes des sex-shops de Pigalle, Lulu exerce son pouvoir sur les hommes qui eux-mêmes projettent leurs fantasmes sur elle et la traitent comme une femme-objet. Triste ballet sexuel où règne une certaine désolation, une misère affective contemporaine (d’où l’ambiance sex-shops ?). Lulu trouve dans une sexualité décomplexée à la fois sa liberté et son asservissement. Freud n’est jamais très loin et on ne s’étonnera pas d’entendre Lulu parler de la mort à tout bout de champ. De même, l’érotisme est certes très présent mais il est constamment contrebalancé par une souffrance sans fin.


   La mise en scène sert admirablement le propos de Wedekind dans ce qu’il a de plus cru et de plus violent : quatre heures furieuses, excessives et grand-guignolesques. Le plateau rond et tournant permet des changements de décors quasi cinématographiques et les scènes muettes qui passent par moments sous nos yeux sont comme des tableaux vivants et effrayants. Enfin, les comédiens sont tous à l’unisson et mettent en valeur l’objet fantasmé : une Lulu jouée par l’époustouflante Chloé Réjon, femme-enfant aguicheuse à la personnalité démultipliée.


Frank Wedeking, Théâtre complet, volume 2, Lulu, versions intégrales, Editions Théâtrales, 2006. 441p., 27 €. Du 4 novembre au 23 décembre 2010 à La Colline à Paris. Mise en scène de Stéphane Braunschweig. Avec Chloé Réjon, Claude Duparfait, Philippe Girard.