Onde de choc dans un groupe de presse enfantine : le rachat par un financier qui n’a que faire de l’enfance bouleverse tout. C’est un changement d’ère mais aussi de culture, de philosophie, d’approche du monde. Le financier, lui, veut des choses simples à financer, des choses qui rapportent. Il n’est pas philanthrope et pense que tout le monde doit devenir comme lui.


   Exit l’imagination, bonjour la consommation.


   Ce rachat, Nathalie Kuperman l’a vécu de l’intérieur, quand Fleurus Presse en difficulté financière a été « sauvé » par une société appartenant à un fond d’investissement américain : pour une idée de ce qui s’est passé, cf sur Internet les comptes rendus des syndicats ou lire ce livre.


   Les employés parlent, à tour de rôle et les fissures, les compromissions se font jour. Les peurs aussi, des peurs d’enfants, des peurs intimes. Chaque voix diffère de l’autre, s’en désolidarise la plupart du temps. Pas de victimisation ou d’angélisme : chaque employé veut sauver sa peau et pas toujours proprement. En regard, il y a le chœur qui représente tous les employés, comme un seul bloc, cette fois, lisse, cohérent et forcément contre le méchant financier. Ce va-et-vient entre le groupe et l’individu souligne la difficulté de l’action collective : « Parce que les êtres humains ont leur raison humaine, nous doutons du partage » p.91.  S’allier, oui, mais le soir, quand on est seul chez soi avec sa lettre de licenciement, que peuvent les collègues ?


   Nous étions des êtres vivants porte un regard lucide et sans complaisance sur le monde du travail plongé dans la tourmente. Chacun s’y révèle nu et sans défense, comme dans toute tragédie.

Les avis de Vincent Jolit sur Rhinocéros, Sharon, RoseSelavy, Aurore.


Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants, Gallimard, Blanche, 2010. 16,90 €.