Vincent Borel relate la destinée de deux familles qui n’ont en commun que de vivre à la même époque (1915-1945) : d’un côté, les familles d’Antonio et Isabel qui fuient la misère et la famine des campagnes espagnoles et s’installent à Barcelone, de l’autre, l’ascension et les soubresauts de la dynastie Gillet, famille lyonnaise reine du textile.

   

   Borel plonge ainsi dans sa propre histoire familiale puisqu’Antoine et Isabelle sont ses grands-parents et leurs vies nécessitaient bien un roman : leur histoire est celle de la montée de l’anarchisme à Barcelone, des revendications ouvrières canalisées par de nombreux syndicats et aussi du rayonnement international de Barcelone. Puis des heures encore bien plus sombres viennent hanter la mémoire familiale : guerre civile de 1936 et Seconde Guerre Mondiale qui voit Antonio se faire déporter à Mauthausen.

   

   En parallèle, Borel a choisi une famille de la grande bourgeoisie industrielle, certainement pour créer un contrepoint. Les Gillet font fortune dans la soie naturelle pour ensuite se lancer avec grand succès dans les tissus industriels. La chimie a de nombreuses applications et du tissu à l’ypérite il n’y a qu’un pas. Tandis que les hommes de la famille amassent des millions  grâce au gaz moutarde, les femmes, à travers des fondations de charité soignent ces mêmes pauvres bougres détruits par les inventions de leurs maris. Ironie tragique. On voit également en action le mécanisme pervers du paternalisme patronal et l’incompréhension des Gillet face aux révoltes d’ouvriers pourtant si bien traités. Grâce à l’histoire des Gillet, Borel dresse le tableau du capitalisme moderne déjà bien installé : fortunes industrielles, collusion presque naturelle entre milieux d’affaires et hommes politiques, spéculations boursières mortifères qui aboutissent au jeudi noir de 1929.


   Il est rare que je m’appesantisse sur le résumé d’un livre mais pour Antoine et Isabelle, cela me semble nécessaire dans la mesure où les histoires familiales constituent l’intérêt essentiel de ce livre historique, très dense. On est ainsi davantage dans la description que dans la narration et c’est peut-être le seul défaut que je reprocherai à ce livre : il manque parfois d’épaisseur romanesque et se concentre davantage sur l’histoire avec un grand H que sur les personnages. Néanmoins, ce qui est décrit est absolument passionnant et l’on est plongé dans ce tourbillon d’événements avec grand plaisir. Une belle leçon d’histoire.


Antoine et Isabelle a reçu le Prix Page des libraires 2010 et le Prix Laurent Bonelli (Virgin/Lire) 2010.


Vincent Borel, Antoine et Isabelle, Sabine Wespieser Editeur, 2010. 489 p., 24 €.