Ecrit en 1953, Fahrenheit 451 s’est extrait de son contexte pour atteindre l’universel. La préface indique en effet que le propos du livre peut faire référence au maccarthysme. Or, pour ma part, je n’ai pas spontanément pensé à cette période de l’Histoire américaine. Le monde décrit m’a renvoyée à d’autres époques et même à la nôtre.

   L’acte le plus marquant et le plus connu de Fahrenheit 451 est l’autodafé de livres : il constitue en soi l’aboutissement nihiliste d’une société qui a totalement rejeté la pensée sous toutes ses formes. Comment y est-on arrivé ? Plus de philosophie, d’histoire et de langues étrangères à l’école. Le silence n’existe plus : matraquage publicitaire constant, musique et sons assourdissants en continu dans les oreilles et à la maison, un étrange objet, les murs-écrans. Mi-télévision, mi-ordinateur, ils diffusent des programmes colorés, en 3D et qui s’adaptent au spectateur. Du divertissement global qui isole des autres et de soi-même.

   Bradbury a ainsi anticipé le pouvoir de la télévision et a pressenti l’attrait de l’interactivité technologique qui rend le monde réel pauvre et sans intérêt. Le rôle du gouvernement est bien sûr central mais tout au long du roman, il reste finalement en retrait. Comme les disent les vieux intellectuels qui ont connu l’ancien monde, les gens ont cessé de lire et de réfléchir par eux-mêmes.


   Cette société m’a glacée d’effroi et m’a terriblement bouleversée. Face à la déshumanisation systématique, notre propre humanité se révolte et crie sa raison d’être. J’ai suivi avec fièvre le parcours de Montag, ce pompier chargé d’incendier les livres : peu à peu, il prend conscience de son vide existentiel et cherche à le comprendre. Fahrenheit 451 est certes un classique dont on a tous entendu parler mais qu’il est nécessaire de (re)lire et de faire lire car, par sa puissance, il tient en éveil notre vigilance. Comme j’aimerais que les puissants de ce monde (gouvernants, industriels et financiers) lisent ce livre et soient pénétrés par son sens !


Un très grand texte qui magnifie une résistance toujours nécessaire face à la défaite de la pensée.

 

Ray Bradbury, Fahrenheit 451, Gallimard, Folio SF, 2000. Traduit de l’anglais par Jacques Chambon et Henri Robillot. 224 p., 5 €.