« Mon métissage s’achevait. Je devenais nègre à part entière. Esclave des auteurs. Avec au bout, bien sûr, l’espoir abolitionniste. » p. 141.


   Voici un livre dont on aimerait citer de nombreux extraits : petites phrases qui font mouche, pensées pertinentes sur l’écriture et l’existence…La machine à écrire en regorge. Louis est ce qu’on appelle un nègre. Il le devient par hasard, en se laissant porter par les tessarechrencontres et les menus événements de son existence. D’abord dans l’ombre de son ami d’enfance, Charles-Hubert, homme politique qui prêterait à sourire s’il n’était pas aussi réaliste, Louis se retrouve à réécrire les mémoires et les vies des autres. « La vie des autres m’a toujours intéressé, par différence avec la mienne. » p.57. Cette indifférence à sa propre existence l’entraîne dans une boulimie biographique qui lui fait perdre pied. Car lorsque l’on passe sa vie à mettre ses pas dans ceux des autres, que reste-t-il au fond de soi-même ?


   Ce court récit interroge l’identité du nègre et au-delà de tout artiste amené à créer ou à recréer d’autres vies que la sienne. Pouvoir des mots et de l’imaginaire, à la fois enivrant et dangereux et qui ne s’exerce pas sans souffrances. Louis a pour figures tutélaires, Paul Léautaud et Paul Morand et sans même avoir lu une ligne de ces écrivains, je crois deviner que l’atmosphère surannée et mélancolique qui émane de ce récit n’est pas étrangère à l’univers de ces deux Paul. J’ajouterai comme référence Henri Calet pour ce mélange si particulier de tristesse et d’humour mordant.


Bruno Tessarech, La machine à écrire, Le Dilettante, 1996. 224 p., 15 €. (Epuisé). Existe en poche chez Folio, 6,10 €.