Culinairement parlant, Julian Barnes a deux défauts : c’est un homme né en 1946 et il est anglais. Sa mère, dans les années 50, ne lui a rien transmis de son savoir puisque les fourneaux étaient alors le domaine réservé des femmes. Sa nationalité le rend, à son corps défendant, héritier d’une cuisine tristement célèbre, surtout pour les snobs de Français que nous sommes !

   Qu’à cela ne tienne, Julian Barnes devient un obsessionnel de la casserole et s’adonne à sa passion en s’en remettant aux auteurs de livres de cuisine. Funeste erreur ! Qu’a-t-il au monde de plus angoissant, imprécis et désinvolte qu’un livre de cuisine ? Outre des mesures approximatives (« un verre de vin », oui mais de quelle grandeur ?), des ingrédients farfelus (avez-vous déjà essayé de demander du « poisson bleu » à votre poissonnier ?), les livres de cuisine regorgent de consignes délirantes : «Mais je dus d’abord venir à bout de la première phrase de la recette : « 2,5 kg de tomates cerise en grappes, coupées et épépinées. » Et combien faut-il de ces petites garces pour faire 2,5 kg à votre avis ? Je vais vous le dire : il en faut 300, c’est-à-dire, une fois coupées en deux, 600 morceaux baignant dans leur jus, des pépins à ôter 600 fois […] » (p. 66)


   Un homme dans sa cuisine est ainsi un traité culinaire et une analyse mordante des livres de recettes qui malmènent leurs acheteurs. Mais c’est aussi un portrait de l’écrivain en cuistot, touchant et désopilant. Après tout, rien d’étonnant à ce qu’un Anglais puisse faire rire sur ce sujet si sérieux qu’est la cuisine. Pour un Français, la cuisine est sérieuse et on ne peut plaisanter avec alors que pour un Anglais c’est tout aussi sérieux et c’est bien pour cela qu’il faut en plaisanter !


Julian Barnes, Un homme dans sa cuisine, Mercure de France, 2005. (The Pedant in the Kitchen). Traduit de l'anglais par Josette Chicheportiche. 153 p., 18 €.