Personne est le portrait sous forme d’un abécédaire (de A comme Artaud à Z comme Zelig) d’un père différent. Homme aux multiples facettes jusqu’à ne plus connaître lui-même sa propre identité, le père de Gwenaëlle Aubry est ce qu’on appelle un « fou », un mélancolique, un dépressif. Professeur de droit issu d’une famille bourgeoise, il connaîtra la clochardisation, l’alcoolisme, l’exclusion.  Du reste, il se choisit  comme emblème le mouton noir; il se compose également un bestiaire à la fois rassurant et mystérieux. Tout comme l’ensemble de son univers mental d’une richesse et d’une finesse infinies : Aubry a en effet choisi d’intégrer dans son récit des extraits d’un texte écrit par son père où il se raconte et s’analyse (au sens psychanalytique du terme).

   

   Cet homme-là était certainement hors du commun : un être ultrasensible, trop lucide et finalement inadapté à notre monde si sérieux, lui qui avoue n’avoir pas vieilli au-delà de sa cinquième année. Les descriptions de repas de famille bourgeoise où chacun se doit de jouer une mascarade sociale afin d’être accepté est d’une justesse poignante. Ce jeu social où l’on masque sa personnalité profonde n’est-il pas déjà le début d’une folie, celle de la normalité et de la peur du « qu’en dira-t-on » ? La folie du père paraît ainsi plus clairvoyante à sa fille que la santé mentale des autres.


   La prose d’Aubry est faite de longues phrases amples qui vont et viennent comme le mouvement de la mer, comme pour enserrer ce cher papa maintenant disparu. L’abécédaire évite aussi la linéarité et permet de superposer les époques, les nombreuses personnalités du père : voilà un procédé littéraire tout simple mais qui décuple l’émotion, nuance et approfondit toujours plus le portrait.


Bouleversant de bout en bout, Personne est un hommage magnifique au père.


D'autres lectrices : Mlle Georges et Malice.


Gwenaëlle Aubry, Personne, Le Mercure de France, 2009. 158 p., 15 €.