Pour cette édition mexicaine du Blogoclub, j'ai passé mon tour...Par contre, mon fiancé, Lapinours, a lu L'instinct d'Inez : je lui laisse la parole.


Ecrire un livre sur la musique revient toujours plus ou moins à relever un défi : comment va-t-on rendre par les mots le mystère de l’émotion musicale, comment décrire une interprétation ? Alors pour peu qu’il s’emploie à restituer la vocation et l’accomplissement d’un génie musical, en l’occurrence un chef d’orchestre épris d’absolu musical, et sa rencontre avec une cantatrice elle aussi surdouée, le romancier se condamne à réaliser rien moins qu’un chef d’œuvre.

 

Force est de constater que Fuentes dispose d’atouts solides pour affronter cet Everest littéraire. D’abord une réflexion solide et cohérente sur la musique elle-même, nourrie d’une fréquentation que l’on devine assidue des œuvres. Le tort des écrivains est souvent de pêcher tantôt par excès de naïveté, tantôt par excès de didactisme. La pensée musicale qui parcourt l’œuvre convainc en ce qu’elle n’oublie jamais la référence au geste musical (« Mais moi je vous assure que le bruit ne s’impose jamais par plus de bruit […] »). Concrète, elle ne résume par pour autant le mystère de l’œuvre en une quelconque philosophie abstraite.

 

Ensuite, Fuentes dispose d’une gamme de moyens littéraires largement à la hauteur de l’enjeu. Il parvient à rendre presque fluide un récit pourtant construit sur une chronologie sophistiquée faite de flashbacks, de récits croisés, de narration savante. Un style élégant, finalement assez classique, aide à tenir l’ensemble. On se repère rapidement d’instinct dans cette grande histoire ou le temps préhistoriques et le présent se chevauchent constamment, ou les œuvres d’art constituent un prolongement naturel de l’action, ou tout est prétexte à jeu de doubles, mises en abyme, glissements de l’allégorie au mythe et réciproquement.

 

Tous ces procédés, finalement, ne devraient pas trop dérouter le lecteur familier des grands romanciers du 20ème siècle. A ce grand roman de la vocation  (ne pas se méprendre, le terme est à prendre ici dans un sens pré-chrétien) Fuentes incorpore une dose de réalisme magique et ouvre une large fenêtre sur l’anthropologie, pour offrir une sorte de conte universel, brillant, érudit, et parfois gracieux.

 

D’où vient alors ce sentiment d’inachevé qui saisit soudain à la fin d’un texte qui pourtant avait tant promis, même et y compris dans ces longs passages arides, riches de pistes rapidement ouvertes puis finalement laissées en friche ? En cela le texte est difficile : elliptique et foisonnant à la fois, souvent indécidable. La peur d’avoir laissé échapper quelques clés ne permet en tout cas pas de trancher. Le garçon blond, double méphistophélique du narrateur, détient peut-être la solution, s’il existe…


Carlos Fuentes, L'instinct d'Inez, Gallimard, Folio, 2005. Traduit de l'espagnol (Mexique) par Céline Zins. 196 p., 6€.