_couvSous_les_pav_s_l_orage   Lille, printemps 1968 : on a tendance à l’oublier parfois mais le fond de l’air était rouge dans toute la France et pas seulement dans la capitale. Robert est lycéen et, à ce titre, a comme les autres envie d’en découdre avec les CRS. Néanmoins, Robert n’est pas franchement idéaliste : enfant de la classe ouvrière, orphelin de père et biberonné aux idéaux d’un vieil anarchiste qui en a vu d’autres, il a bien compris que cette révolte n’allait pas bouleverser en profondeur l’ordre établi qui l’oblige à travailler dans les grandes surfaces naissantes pendant que les enfants des notables locaux se chauffent au soleil. Qu’importe, ce printemps agité est excitant à vivre et lui donne même l’occasion rêvée de connaître ses premières étreintes amoureuses. Agité, ce printemps l’est également par une série de meurtres qui secoue le tout-Lille. Auprès de chaque cadavre, on retrouve une phrase qui fleure bon la rhétorique gauchiste. Une piste pourtant trop facile pour le commissaire Thibault qui mène l’enquête, malgré la tourmente printanière.


   Une évocation haute en couleurs pour ce mai 68 lillois. La plus grande force de Sous les pavés l’orage réside incontestablement dans la virtuosité canaille de sa langue. Delepierre manie un parler à la fois populaire et raffiné : en effet, pour lui, qu’importe le registre de langage qu’il emploie pourvu que le résultat fasse mouche. Ses descriptions regorgent d’images et de métaphores réjouissantes et inattendues, de bons mots et autres termes peu usités, le tout dans une justesse de ton inespérée. Avec une telle langue, n’importe quel personnage falot prendrait des couleurs : pourtant Delepierre ne se repose pas sur son talent et propose au lecteur une sacrée galerie de portraits cocasses.
   

   Ma préférence revient à Monsieur Nowels, ancêtre anarchiste qui accorde l’asile politique à un bouc savant échappé d’un cirque, et inventeur d’un cocktail Molotov au méthane directement prélevé dans le fumier équestre ; j’avoue également une certaine tendresse pour cette pourriture de Roger, concierge du lycée Van-der-Meersch, ancien militaire qui voit en mai 68 rien moins qu’une attaque pilotée en sous-main par les communistes russes. Une raison à son goût suffisante pour transformer le lycée en bunker où les tours de garde se font un litron de rouge à la main.

   

Merci à Philippe Delepierre pour cette vision à la fois tendre et féroce du mai 68 lillois !


Philippe Delepierre, Sous les pavés l'orage, Liana Levi, 2008. 293 p., 15€.