Un Lapin dans la Bibliothèque

04 juin 2014

Steve Tesich, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, 2012.

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Hâbleur, égocentrique, pénible, pédant…voici Saul Karoo ! Docteur de scénarios pour Hollywood, capable de transformer un film anodin en film à succès, Saul Karoo est très doué pour réécrire et fantasmer sa propre vie et celle des autres. Quant à vivre vraiment sa vie d’homme, de mari et de père, c’est une autre histoire. Une histoire sacrément difficile à ordonner où rien ne se passe comme il l’avait prévu. Sur le point de divorcer, incapable d'avoir une quelconque relation avec son fils adoptif, Karoo n’a même plus le refuge ultime de l’alcool puisqu’une étrange maladie l’empêche d’être saoul.

Karoo pourrait être le fils parfait de Philip Roth et de Bret Easton Ellis : une vie entière de faux-semblants, noyée dans un aveuglement cynique. Malgré tout, Karoo parvient à être attachant pour une raison que l’on s’explique difficilement. Lorsqu’il se transforme en démiurge prêt à tout pour réécrire son histoire familiale, l’imminence de la tragédie qu’il se refuse à voir nous le rend particulièrement fragile. La grâce irrésistible du loser en somme.

Un colosse aux pieds d’argile, voilà ce qu’est Karoo qui n’aura que la fiction pour sauver son histoire impossible et en faire son meilleur scénario. Vertigineux et tortueux, nihiliste et passionnant, Karoo restera quasiment unique dans son genre puisque Steve Tesich est mort peu de temps après l’avoir achevé.

Steve Tesich, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, 2012. traduit de l'américain par Anne Wicke. 606 p., 22 €.

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22 mai 2014

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Verticales, 2014.

PHO5fbe3ebc-7a14-11e3-b750-b82a956e453f-300x450   Maylis de Kerangal a la passion du collectif et elle excelle à décrire des groupes en action : ados désœuvrés, ouvriers de chantier ou équipe médical, chaque groupe a son rythme propre, sa chorégraphie afin de mener à bien une action collective.

   Ici, donc, une transplantation d’organes. Pour le néophyte, un acte tout à la fois simple, évident, direct (« enterrer nos morts, réparer les vivants », tiré de Platonov) et extrêmement complexe techniquement, soumis à une vertigineuse prise de décision par les proches du défunt. Pour le néophyte encore, Maylis de Kerangal soigne sa présentation technique et scientifique et au-delà de l’émotionnel facile, donne à voir le prélèvement des organes, la transmission, telle qu’elle est vécue par l’équipe médicale, de façon charnelle et minutieuse.

   La scène finale de transplantation vient évidemment en point d’orgue, clôt magistralement le ballet et fait battre bien vite le cœur du lecteur.

D'autres avis : Bricabook, La librairie L'esprit livre de Lyon.

Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, Verticales, 2014. 280 p., 18,90 €.

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22 mars 2014

Laura Alcoba, Le bleu des abeilles, Gallimard, Blanche, 2013.

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Il existe un pays merveilleux où tous les chiens s’appellent Médor, où se promener nonchalamment sur les quais est une activité coutumière…Telle est la France des années 70 que se représente une petite fille argentine car c’est celle qui lui est décrite par son livre d’apprentissage du français.

Forcée à l’exil par la dictature, elle atterrit avec sa mère au Blanc-Mesnil où le quotidien s’avère moins magique. Pourtant, malgré l’éloignement, l’absence du père emprisonné en Argentine, la bonne humeur est toujours au rendez-vous et Laura Alcoba décrit une succession de souvenirs touchants ou amusants. La relation épistolaire avec le père où il est notamment question du traité d’apiculture de Maurice Maeterlinck (quelle est la couleur préférée des abeilles ? le bleu selon Maeterlinck!) est particulièrement émouvante d’autant plus que l’on comprend que le texte est fortement autobiographique.

De fort beaux moments tout en délicatesse, en retenue que l’on parcourt avec le sourire aux lèvres.

Qui l'a lu ? A chacun sa vérité, Les petits livres de Lizouzou.

Laura Alcoba, Le bleu des abeilles, Gallimard, Blanche, 2013. 120 p., 15,90€.

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08 février 2014

Flo Jallier, Mon plus grand combat, Sarbacane, Exprim', 2013.

vkm9Combattre et vaincre : c’est la philosophie de Tara, championne de boxe anglaise pour qui la défaite n’existe pas. Ultra-déterminée, Tara est une tornade à qui tout réussit, jusqu’au combat fatal où un coup la plonge dans le coma pour trois jours. A son réveil, plus rien n’est pareil et la digue derrière laquelle elle s’était réfugiée lâche complètement : sentiments, introspection, remise en cause…Tara est submergée et voit d’un autre œil son entourage et sa propre attitude.

Tara impressionne tout d’abord par son tempérament de feu et peu à peu, on se dit qu’elle a tout de même un côté tête à claque à vivre sa vie personnelle comme un combat permanent en étant peu attentive aux autres. Le choc de la défaite et du coma agit comme un révélateur et Tara sort brutalement de son ego-trip pour une quête d’identité sans précédent.

Pour les amateurs de boxe évidemment mais pas que !

Qui a participé au grand combat ? : Spleen la jeune, Le combat oculaire.

Flo Jallier, Mon plus grand combat, Sarbacane, Exprim', 2013. 238 p., 14,90 €.

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07 février 2014

Hugh Howey, Silo, Actes Sud, 2013.

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Imaginez un silo de 140 étages presque entièrement enterré.

Imaginez qu'il s'agit là du seul endroit habitable sur Terre et que vous deviez le partager avec plusieurs centaines d'humains.

Imaginez que l'extérieur du silo est à ce point dangereux qu'on y envoie les criminels, les bannis promis à une mort douloureuse sous l'effet de la toxicité de l'air.

Imaginez que le monde extérieur n'est visible du silo que par le biais d'un écran et d'un système vieillissant de capteurs.

Vous tenez là le monde créé par Hugh Howey dans son premier roman et dites-vous bien que vous n'êtes pas prêts de ressortir du silo! Tant que vous ne serez pas arrivés à la dernière page! Cette dystopie est très réaliste et suffisamment banale (des survivants dans un monde clos) pour ne pas rebuter ceux que la SF ennuie habituellement. Très vite, la machine à question est lancée : que s'est-il passé pour que l'humanité vive depuis des générations dans un silo? Pourquoi n'y-a-t-il pas d'ascenseurs?? (Les personnages passent leur temps à monter et descendre des escaliers en colimaçon, ce qui rythme efficacement le récit.) Pourquoi les bannis envoyés à l'extérieur s'obstinent-ils à nettoyer les vieux capteurs qui alimentent l'écran?

Au-delà de la grande cohérence de ce monde souterrain, le brio de ce roman tient aussi à la richesse de ses nombreux personnages : pas de héros qui se détache, chacun a son importance. HH est un très bon raconteur d'histoires et une fois ressortis du silo, on n'a qu'une envie : y retourner! Tome 2 à paraître!

 

Hugh Howey, Silo, Actes Sud, Exofictions, 2013. (Wool). Traduit de l'anglais par Yoann Gentric et Laure Manceau. 560 p., 23 €.

 

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21 janvier 2014

Martine Pouchain, Zelda la rouge, Sarbacane, Exprim', 2013.

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   Deux sœurs, Zelda et Julie, avec parents aux abonnés absents, habitent dans une vieille baraque d’Amiens.  Elles vivent en colocation avec Kathy, 50 balais et des complexes à la pelle. Zelda est en fauteuil suite à un accident de la route et Julie a décidé de la protéger.

  En peu de temps, la coloc’ sans accrocs voit arriver deux nouveaux : Jojo au bout du rouleau qui se trouve bientôt ragaillardi par Kathy ; et Baptise, prince charmant parfait qui sème le trouble dans l’esprit des deux sœurs.

   On aime ce roman d’abord pour ses personnages : abîmés par la vie, ils résistent et font preuve de légèreté face aux épreuves. Solidarité, amitié et sens de l’humour : voilà leurs armes ! On n’est pas très loin de certains romans de Marie-Sabine Roger.

   Le dénouement, surprenant et tranchant, m’a paru un peu exagéré et grandiloquent alors que suivre le quotidien de cette coloc’ peu commune aurait suffi à mon bonheur. Puis il y a le style de Martine Pouchain : enlevé, fluide et agréable à lire.

Un roman généreux et touchant.

Qui l'a lu? Fantasia, Des mots et des notes.

Martine Pouchain, Zelda la rouge, Sarbacane, Exprim', 2013. 245 p., 14,90 €.

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